D'UN PRIX NOBEL A L'AUTRE

Jacques Garello


Les lauréats du prix Nobel peuvent-ils passer pour des génies de la science ou des modèles de conscience ?

On peut le croire à la lecture du palmarès de certains prix décernés à des scientifiques, qu’il s’agisse de sciences de la nature (médecine, physique, chimie) ou de l’homme (économie). Les pionniers  de l’atome, les inventeurs de la pénicilline, les découvreurs du virus du sida, méritaient certainement d’être distingués. De même, des économistes de diverses écoles pouvaient-ils à juste titre prétendre à la célébrité : Samuelson, Arrow, Myrdal, Hayek, Solow, Friedman, Coase, Buchanan, Becker, Lucas, Sen, Smith, entre autres, ont certainement contribué au développement de la science économique contemporaine. Il y a eu à l’inverse, au moins dans la discipline qui est la mienne, de sérieux glissements, et le Nobel a pu récompenser quelques authentiques charlatans, tenus pour tels par la profession.

La signification des Nobel de littérature et, a fortiori, du prix Nobel de la Paix, est bien plus ambiguë, car ici les critères scientifiques font défaut ; affaire de goûts, affaire d’opinions. Décerner un prix Nobel à Jean Paul Sartre qui a fait l’apologie du stalinisme (il a d’ailleurs renoncé au déshonneur qui lui était fait), ce n’est pas comme l’attribuer à Henri Dunant ou à Mère Térésa. Entre les deux guerres, les promoteurs de la Société des Nations et les grands diplomates (Chamberlain, Stresemann, Buisson, Briand, Kellogg, Henderson) ont été autant de lauréats alors qu’ils n’ont pas su barrer la route au totalitarisme, ni prévenir la seconde guerre mondiale.

Depuis les années 1950, le critère de sélection a été de toute apparence de couronner des chefs d’Etats et des diplomates dont les efforts en faveur de la paix se limitaient à dialoguer, le plus souvent en vain : Ainsi Yasser Arafat faisait-il équipe avec Peres et Rabin, Kissinger avec Le Duc Tho, Mandela avec Declerck. Les organisations internationales, de l’ONU à l’OIT en passant par Amnesty International ou autres officines « pacifistes » ont été grassement récompensées, leur rôle dans la paix mondiale étant nul sinon négatif. On trouve donc juxtaposées des personnalités douteuses avec d’authentiques hommes et femmes de bien. On a Gorbatchev mais aussi Sakharov, Willy Brandt mais Lech Walesa.

J’ai été de ce point de vue très déçu par les lauriers de Barack Obama. Je ne doute pas de sa sincère volonté de rompre avec la diplomatie traditionnelle des Etats-Unis, et de se rapprocher des adversaires de l’Occident et de la civilisation : une initiative diplomatique méritoire. Mais je ne comprends pas pourquoi on ne lui a pas associé Mahmoud Ahmadinejad, qui entend aussi bouleverser les données de la diplomatie mondiale. Puisque la Maison Blanche veut tendre la main à l’Iran, il fallait associer étroitement Washington et Téhéran. Les mauvais esprits ont laissé entendre que c’était une manière pour le prix Nobel de faire pression sur Obama afin de le dissuader de céder aux requêtes des militaires qui veulent intensifier la lutte en Afghanistan. D’autres médisants ont vu aussi dans ce prix une compensation après l’échec d’Obama auprès du comité des J.O. la candidature de Chicago ayant été éliminée sans ménagement.

Mais, après tout, je me dis aussi que ces gens du Nobel ont de la suite dans les idées : après Al Gore, ils continuent à honorer ceux qui veulent détruire les Etats-Unis, la mondialisation et le capitalisme, pour mieux sauver la planète, les dictatures du monde entier, et instaurer enfin le règne universel de la barbarie. A ce compte d’ailleurs, pourquoi avoir également exclu Poutine ?  

Je laisse ces digressions sur le prix Nobel de la Paix pour revenir à des choses plus sérieuses, et pour lesquelles mon sectarisme est sans doute moins aigu. Il s’agit du prix Nobel d’économie, qui a été attribué conjointement à Elinor Ostrom et Oliver Williamson.

Elinor Ostrom a concentré ses recherches depuis des dizaines d’années sur les droits de propriété. Pendant longtemps elle a vécu dans l’ombre de cette « école des droits de propriété » qui a été fondée par Armel Alchian, Harold Demsetz, et qui compte aussi nombre d’économistes comme Steve Pejovitch et Garrett Hardin. De ce dernier elle a repris le thème de « la tragédie des biens communs » : les biens qui n’appartiennent à personne sont mal gérés, leur gestion est impossible. « Res ullius res nulius » : les Romains avaient déjà compris l’importance de la propriété individuelle pour le bon usage des choses. Ostrom a voulu explorer des solutions nouvelles : n’est-il pas possible de gérer des « biens publics » et doit-on privatiser absolument tout ? Elle a cherché des institutions nouvelles qui, à base de coopération entre les gens concernés, permettraient de prendre soin de ce qui est à tout le monde. Ce genre de « possession plurielle » conduirait à des solutions supérieures à celles que peuvent apporter propriété privée et marché – qui souvent ne sont pas adaptés. Pas adaptés par exemple aux biens environnementaux, et ici Ostrom se sépare des « nouveaux environnementalistes » qui voient la meilleure défense des espèces et des essences dans la privatisation. Cette thèse lui vaut actuellement une forte réputation, car elle vient renforcer les partisans et théoriciens du « développement durable ».

Ce parcours est très différent de celui d’Oliver Williamson, dont la notoriété est bien plus grande dans les milieux universitaires. Williamson a été longtemps considéré comme l’un des disciples majeurs de Ronald Coase, prix Nobel en 1991 (il a été reçu deux fois à l’Université d’Eté de la Nouvelle Economie à Aix en Provence). Ronald Coase a inventé le concept de « coût de transaction », pour expliquer que les relations marchandes pouvaient être compliquées, sinon rendues impraticables, par les coûts nécessaires à l’organisation d’un marché. Dans sa théorie de la firme, publiée dès 1937, il explique comment est née l’entreprise moderne: alors que la production artisanale exigeait l’éclatement de la production en un grand nombre de relations contractuelles, les « manufactures » regroupaient tous les facteurs de production en un lieu unique : des relations hiérarchiques se substituaient aux relations marchandes. Dans l’entreprise, une fois le contrat de travail signé, on ne discute pas, on s’exécute. Le travail en commun exige en effet une organisation qui ne s’accommode pas de négociations permanentes, et pour éviter le phénomène de « free rider » (certains cherchent à se décharger de leur travail sur les autres) il faut un contrôle permanent. Voilà comment naît le paradoxe de l’entreprise : conçue pour satisfaire le marché, elle ne fonctionne pas suivant une logique marchande. Demeure l’éternel problème : qui contrôle le contrôleur ? Disciple de Frank Knight, Coase conclut sur l’importance du profit : c’est finalement la sanction du marché qui oblige les contrôleurs à bien faire leur travail.

De cette architecture très complète, Williamson reprendra essentiellement l’importance de la hiérarchie dans toute action passant par une organisation collective. Mais il se pose la question : le profit est-elle suffisant pour assurer la police de la firme ? On rejoint ainsi le problème de la gouvernance : quelle responsabilité pour les dirigeants d’entreprises ? A la différence de Henry Manne, qui estime que c’est le marché des droits de propriété sur l’entreprise qui règle le problème (la Bourse par exemple permet aux actionnaires de contrôler les managers, ils vendent leurs titres quand la gestion ne leur paraît pas correcte, quand les profits ne sont pas suffisants), Oliver Williamson privilégie les relations hiérarchiques et les phénomènes « d’agences » : il reste dans une logique du pouvoir plutôt que dans une logique de propriété.

Il est certain que les thèses de Williamson ont été très en vogue ces derniers temps, car beaucoup de commentaires sur la crise ont souligné la défaillance des marchés boursiers, et des financiers. Ces commentaires semblent ignorer que le marché est « défaillant » quand il n’est pas libre, quand des réglementations empêchent la mise en responsabilité réelle des managers, et a fortiori quand les managers sont encouragés et couverts par les autorités publiques, ce qui peut aller parfois jusqu’à la complicité et à la corruption.

Il me semble, mais c’est une opinion très personnelle, que les deux lauréats du Nobel d’économie sont des sceptiques du marché et de la propriété privée. En cela ils sont bien dans le « politiquement correct ». Murray Rothbard avait écrit un ouvrage intitulé : pourquoi je n’aurai jamais le prix Nobel. Il donnait cette explication, toute simple : « je ne suis pas politiquement correct ». Il avait également écrit un ouvrage intitulé « Economistes et charlatans ».

Le 13 Octobre 2009

   
 

 

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