| LA REVOLTE DES MANDARINS Jean Yves Naudet | |||||||||||||||
| Que
se passe-t-il dans l’université française ? Un puissant mouvement
de révolte agite les facultés. Nous ne parlons pas des professionnels
de la grève, de l’UNEF au Snes-sup, qui ont participé massivement à
la grève nationale du 29 janvier. Nous parlons de l’agitation qui s’est
emparée des enseignants, professeurs en tête. Ce qui est étonnant cette
fois, c’est que l’agitation a commencé dans les facultés de droit ou
d’économie, réputées moins agitées que les lettres ou les sciences.
Et surtout que, à coté des mouvements syndicaux contestataires, la puissante
fédération autonome de l’enseignement supérieur, qui regroupe plutôt
les professeurs « modérés » de rang magistral et qui, comme
elle le reconnaît elle-même, n’a pas l’habitude d’appeler à la grève,
est entrée dans la danse. Ce
qui est en cause, c’est le projet de décret concernant le statut des
enseignants-chercheurs. C’est une conséquence de la loi LRU de Valérie
Pecresse. Il est vrai que le statut des enseignants n’avait pas bougé
depuis la loi de 1984. Ce qui est contesté dans ce projet de décret,
c’est que l’essentiel du pouvoir en matière de gestion des carrières,
géré jusqu’à maintenant avant tout au niveau central (par des organismes
comme le CNU, conseil national des universités) et par les règles strictes
et uniformes, serait décentralisé. Et
c’est là que les ambigüités commencent. En effet, en pleine logique
avec la loi LRU, l’essentiel des pouvoirs passe dans les mains du président
de l’université et accessoirement de son conseil d‘administration, qui
lui est étroitement lié. En effet, le système électoral absurde mis
en place, qui prévoit au maximum 7 professeurs et 7 maîtres de conférences
dans le conseil d‘administration, ne peut qu’aboutir à 6 élus d’une
tendance et 1 d’une autre (système mi-majoritaire, mi proportionnel),
et donne en fait largement le pouvoir à ceux qui peuvent déposer des
listes transdisciplinaires (les syndicats) qui élisent des présidents
à leur image, sauf exception (Il y a pire, lorsque l’on trouve 6 professeurs
et un maitre de conférences d’une tendance et 1 professeur et 6 MCF
d’une autre : dans ce cas, l’arbitrage est fait par les élus du
personnel administratif (CGT en tête) ou étudiant (UNEF en tête) ! Le
projet de décret prévoit donc que le déroulement des carrières (changement
de classe, promotions), les primes diverses et surtout la modulation
des services dépendrait pour l’essentiel des décisions des présidents
et de leur CA. En particulier, tous les professeurs ne seront plus soumis
au même service d’enseignement (la recherche constituant l’autre pan
de leurs activités), mais celui-ci pourrait être alourdi pour les uns
(si le président juge qu’ils ne font pas assez de recherche) ou diminué
pour les autres, qui auraient moins de cours à faire, étant « de
bons chercheurs ». Les universitaires ont peur de ce pouvoir exorbitant
des présidents et du risque d’arbitraire ou de copinage personnel ou
syndical, même si l’évaluation de l’activité serait faite tous les quatre
ans au niveau national (CNU). Où
est l’ambigüité ? Elle réside dans le fait que la plupart de ceux
qui protestent contre le décret le font non seulement par peur de l’arbitraire
des présidents, mais aussi de ce qu’ils appellent (y compris pour le
syndicat autonome) la « dérégulation de l’institution » et
« la dérégulation des statuts ». Et le syndicat autonome,
à notre grande déception, d’affirmer que « l’excès de dérégulation
a montré où il conduisait dans le domaine financier, économique, mais
aussi social : le gouvernement attend-il l’implosion que ses dérégulations
préparent dans l’université ? ». Au fond, il y a ici la peur
de tous les conservatismes (de droite comme de gauche) contre tout changement
et a fortiori contre toute remise en cause d’une règle nationale uniforme. Et
les libéraux dans cette affaire ? Logiquement, ils devraient donc
bondir de joie. Et ce n’est pas le cas. Pourquoi ? Parce que la
réforme proposée n’est pas libérale. Ce n’est pas de la décentralisation,
encore moins de la mise en concurrence, tout au plus de la déconcentration
et encore au profit de présidents, en général prisonniers des syndicats.
Dans un système universitaire libéral, comme aux USA, il est vrai que
chaque professeur passe un contrat avec son université. Les niveaux
de salaires, les avantages matériels, les obligations de service changent
d’une personne à l’autre. Et il est bien logique de ne pas traiter le
prix Nobel comme le professeur débutant. Mais
il y a une logique d’ensemble : les universités sont en concurrence ;
il n’y a pas de statut national des professeurs ; si l’on n’apprécie
pas un contrat, on peut en chercher un autre meilleur ailleurs ;
bien entendu, si les universités sont libres de choisir leurs professeurs,
elles sont libres de recruter et donc de sélectionner leurs étudiants
et de trouver leurs financements où elles l’entendent, y compris en
faisant payer les étudiants. Dans ces conditions, un étudiant, comme
un professeur, d’une université réputée n’est pas traité comme quelqu’un
d’une université de seconde catégorie. Enfin, dans de telles universités,
les présidents de département sont eux-mêmes sous le contrôle d’un conseil
d’administration tout à fait indépendant, qui juge de la qualité des
résultats de l’université, suivant des critères de rentabilité (c’est
le cas de la plus grande université américaine, celle de l’Arizona)
ou de renommée scientifique (nombre et qualité des publications) ou
des deux. En
France, comme toujours, les réformes sont des demies-réformes. Certes,
les libéraux savent bien l’arbitraire du système actuel centralisé :
le poids des syndicats ou des réseaux existe aussi au niveau du CNU ;
mais transférer les choses au niveau du président, sans rien modifier
fondamentalement d’autre dans le système, n’a pas de sens. Que pourra
faire un professeur que le président traite mal ? Va-t-il démissionner ?
Qui peut dire qu’il y a concurrence avec l’existence de diplômes nationaux ?
Que signifie le fait de pouvoir choisir ses professeurs, mais pas ses
étudiants ? Au
fond, les libéraux se trouvent face à ce projet un peu comme face à
la décentralisation à la française (ils sont contre, car il n’y a pas
de vraie décentralisation fiscale, mais ils se retrouvent contre en
même temps que les vrais jacobins) ou comme face au traité européen
(ils sont contre parce qu’il est trop bureaucratique et se retrouvent
contre en même temps que tous les socialistes, qui le trouvent trop
libéral). Concernant le statut des universitaires, les libéraux trouvent
le décret actuel mauvais sur certains points essentiels,
mais pas pour la même raison que les contestataires professionnels
ou les jacobins centralisateurs partisan d’un égalitarisme accru. Pour
l’instant on nous donne le choix entre l’arbitraire national et l’arbitraire
local. Le libre contrat, c’est quand même autre chose que l’arbitraire. Le 6 Février 2009
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