| QUESTIONS SUR UN MANIFESTE Jean Yves Naudet | |||||||||||||||
| La
veille de Noël a été marquée dans la presse par la large publication
d’un manifeste, signé par une vingtaine de personnalités, sur le sens
donné à l’économie « en ce jour de fête chrétienne ». Ce manifeste
s’intitule « Noël dans le crise : un rendez-vous pour l’espérance ».
Il se présente clairement comme donnant un point de vue chrétien, sinon
« le » point de vue chrétien, sur l’économie. Tout en respectant
ce point de vue et ses auteurs, qui font référence à « la pensée
sociale chrétienne », on peut légitimement se poser quelques questions.
Bien entendu, on appréciera que des chrétiens prennent publiquement
position et fassent référence à la pensée sociale chrétienne, même si
le terme de « doctrine sociale de l’Eglise », souvent utilisé
par Jean-Paul II, semble leur faire peur. Bien entendu aussi, il y a
dans ce texte des vérités incontournables pour un chrétien, comme le
fait que « l’économie est au service de l’homme et non l’inverse »
ou le rappel des « références éthiques essentielles pour affronter
la crise ».
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Ce
texte a reçu un très bon accueil dans la presse, du Monde au Figaro,
des grands quotidiens régionaux à
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La
liste des premiers signataires est tout à fait honorable. On remarquera
seulement qu’il y a fort peu de chefs d’entreprises, pourtant, semble-t-il,
sollicités, mais beaucoup de hauts fonctionnaires et d’hommes de l’Etat
ou des organismes publics internationaux, en général engagés à gauche,
ainsi que des membres éminents du parti socialiste (Michel Rocard et
Jacques Delors). Alain Juppé semble un peu isolé dans cette liste,
par ailleurs très proche des organisateurs des Semaines sociales de
France.
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Deux
priorités sont affirmées : celle de l’homme sur l’économie (« L’économie
est au service de l’homme et non l’inverse »), ce qui va de soi,
et « celle des pauvres sur les privilégiés - l’équité condamne
une trop grande inégalité entre les revenus ». Sur ce second point,
le mot privilégiés est très ambigu : on peut être riche sans être
privilégié, mais par ses propres efforts, et parce qu’on a développé
ses talents. Est-ce en soi un privilège ? Quant à l’équité, elle
est définie dans le Compendium de la doctrine sociale (document du magistère
non cité par ce manifeste) au § 303 comme devant « permettre
à tous d’avoir à sa disposition ce qui sert au développement et au perfectionnement
de la personne » : l’équité implique donc la lutte contre
la pauvreté, et non pas la suppression des écarts de revenus, s’ils
proviennent d’un effort productif plus grand et d’un service plus grand
rendu aux autres. Qui définira que l’écart est « trop grand » ?
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Selon
ce manifeste, les chrétiens doivent « accepter un niveau d’impôts
volontariste pour une solidarité active ». C’est confondre la charité,
au sens plein du terme, et la redistribution étatique. Il y a plus de
valeur éthique dans la solidarité spontanée que dans la redistribution
obligatoire et, de toutes façons, ici comme ailleurs, le principe de
subsidiarité doit être appliqué (comme rappelé par Jean-Paul II au §48
de Centesimus annus).
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La
référence à Jaurès et à Gorbatchev, qui auraient
reçu les textes de Léon XIII ou de Jean-Paul II comme des références
pour fonder une société plus juste, laisse perplexe. On a connu mieux
en matière de parrainage, et on ne voit pas en quoi l’appui du dernier
responsable de l’URSS validerait la doctrine sociale ; si c’est
un argument d’autorité, nous préférons celle du magistère.
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Le
texte rappelle que le marché « ne peut fonctionner que dans des
sociétés basées sur les valeurs morales ». Il s’agit donc « d’appeler à une indispensable régulation
de leur fonctionnement », notamment par les autorités publiques.
On ne voit pas le lien entre la régulation et la
nécessaire éthique, sauf à imaginer que l’Etat est le garant de « l’ordre
moral ». La morale est une chose, la régulation une autre, et on
ne voit pas comment l’une pourrait résoudre le problème de l’absence
de l’autre. Il y a ici une confusion entre la loi (la régulation) et
l’éthique, qui va infiniment plus loin.
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Enfin,
pour nous en tenir à l’essentiel, il est fait référence à juste titre
aux corps intermédiaires, en l’occurrence « notamment » les
ONG et les syndicats. Jean-Paul
II, lui, avait dans Centesimus annus une liste autrement plus large
(§13) : « Le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans
l’Etat, mais il se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la
famille aux groupes économiques, sociaux, politiques et culturels qui
(…) ont leur autonomie propre. C’est ce que j’ai appelé la personnalité
de la société qui, avec la personnalité de l’individu, a été éliminée
par le socialisme réel ». Le manifeste, lui, réalise le tour de
force de présenter un texte sur l’enseignement social chrétien, surtout
au moment de Noël, sans citer
le mot « famille ». Voilà
quelques questions, posées sans aucune agressivité, mais dans le souci
de faire, entre laïcs, avancer la compréhension de la doctrine sociale
de l’Eglise Jean-Yves Naudet Président de l’Association des économistes catholiques
de France (AEC) Vice-président de l’AIESC (Association internationale
pour l’enseignement social chrétien) Professeur à l’Université Paul Cézanne (Aix-Marseille
III) Le 6 Janvier 2009
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