LA SEULE BONNE REFORME DES RETRAITES PASSE PAR L’ABANDON DE LA RÉPARTITION

Article de Jacques Garello* paru dans Le Figaro du 5 juin 2008


Un noctambule éméché a perdu ses clefs de voiture et les cherche sous un réverbère. « C’est ici que vous les avez perdues ?  » demande un passant. « Non mais ici il y a de la lumière ».

En matière de retraites, on n’a jamais cherché la solution là où elle est réellement. Je comprends la colère des assurés. On leur dit : Travaillez plus longtemps, cotisez davantage, et si vous le pouvez souscrivez à un plan d’épargne. Pourquoi leurs « droits acquis », payés par les cotisations de toute une vie, sont-ils remis en question ? Je comprends aussi la bonne volonté du gouvernement, du patronat et de certains syndicats : à travers la réforme de l’âge de la retraite, du travail des seniors, ils cherchent à rééquilibrer les finances de l’assurance vieillesse – et il est méritoire d’ouvrir enfin un dossier explosif. Mais je ne comprends pas pourquoi les uns et les autres ne veulent pas voir la vérité, inéluctable, scientifique : dans les années à venir il n’y a aucun avenir pour un système fondé sur la répartition.

Car la faillite du système est imminente. La population vieillissant, il y a de moins en moins d’actifs par rapport aux pensionnés. Avec la répartition ? les cotisations payées par les actifs sont immédiatement utilisées à payer les pensions des retraités. On ne cotise pas pour soi, mais pour les autres, dans l’espoir que plus tard on pourra à son tour compter sur les cotisations des actifs. Les cotisations ouvrent un « droit » mais ce droit est purement théorique s'il n'y a plus personne pour alimenter la caisse. Il y avait en 1960 4 actifs pour un retraité, 1,88 en1990, puis aujourd’hui 1,45 et en 2030 1 seul actif pour un retraité. Sauf révolution démographique ou immigration massive ? la tendance ne peut s’inverser. Il faut gérer cette situation et échapper au piège de la répartition. C’est ce qu’ont fait la plupart des pays confrontés au même problème, avec des modalités adaptées aux données nationales, mais toujours avec le même objectif : quitter le navire avant qu’il ne coule. Pourquoi pas en France ?

Il est vrai que tous les Français ne sont pas conscients du danger qui les menace. Ils sont pourtant de plus en plus nombreux à constituer un patrimoine et souscrire à des contrats d’assurance vie (27 millions actuellement). Mais tout le monde ne le peut pas, ou ne le sait pas.

On doit en effet compter aussi avec l’ignorance dans laquelle les assurés sont tenus sur ce qu'ils payent pour leur assurance vieillesse : 16,65% du salaire brut – un smicard laisse à sa caisse tous les six mois l’équivalent d’un Smic brut actuel. L’ignorance est tout aussi grande sur le montant réel de la pension récupérée au moment de la retraite. Car l’assureur change les règles du jeu en cours de route : on modifie l’âge de la retraite, la durée et le montant des cotisations, et surtout la base de calcul des pensions. Enfin l’assuré ne fait pas le rapprochement entre ce qu’il paye et ce qu’il recevra (peut-être). Le smicard ignore qu’avec les cotisations qu’il a payées pour avoir droit au taux plein, il aura totalisé 107.280 euros. Totalisé, mais gaspillé, puisque cet argent n’a jamais été capitalisé ! S'il avait été placé à 3% - ce qui est réellement faible - pendant les 40 ans de cotisation, il aurait représenté un capital de 321.640 euros. Si la sortie se fait « en capital » la perte subie par le smicard est donc de : 214.360 euros. Si la sortie se fait « en rente », il faut six ans au smicard pour récupérer sa mise dans le système de répartition. Pour quelqu’un qui gagne 2 ou 3 fois le smic, il faut vivre jusqu’à 90 ans ou au-delà pour « rentrer » dans sa mise !

Dans ces conditions, où sont la justice et la solidarité que tout le monde invoque pour s’accrocher à la répartition par tous les moyens ? La justice ? Ce sont les gens les plus modestes qui n’ont aucun moyen d’échapper au piège. La solidarité ? On sacrifie les jeunes – sans leur demander leur avis, on sacrifie la grande masse des assurés au bénéfice de régimes « spéciaux », et on multiplie les inégalités entre régimes.

Faute de se rendre à ces évidences, les gouvernants et les principaux acteurs du système actuel ont multiplié les réformes à courte vue, ils rajoutent une couche de peinture au raffiot de l’assurance-vieillesse qui ne tient plus que par la peinture.

A ouvrir le dossier des retraites, autant l’éplucher soigneusement au lieu de le feuilleter.[1] Le débat actuel pourrait être d’une grande utilité pour les Français : ceux qui, retraités actuels ou futurs, sont inquiets à juste titre pour le futur de leurs pensions, ceux qui trouvent que les cotisations amputent trop lourdement leur pouvoir d’achat, ceux qui déplorent l’importance des charges sociales qui nuisent à la compétitivité des entreprises et empêchent d’accroître les salaires aussi vite que la productivité.

Les Français auront-ils enfin droit à la vérité? Elle a été consignée dans des rapports officiels, les experts la connaissent ; elle a été dite aux autres peuples ; elle a inspiré de multiples réformes dans le monde entier, ayant pour point commun et pour objectif d’en finir avec la répartition. Il est des réverbères qui aveuglent, et entretiennent l’obscurantisme.  


* Professeur Emérite à l’Université Paul Cézanne, président de l’ALEPS

[1] C’est ce que j’ai entrepris de faire, en compagnie de Georges Lane, à la demande de l’IREF (Institut de Recherches Economiques et Fiscales) et avec le soutien de Contribuables Associés.

Futur des Retraites et Retraites du Futur, 208 pp., mai 2008, Librairie de l’Université (www.aix-provence.com).

Le 5 juin 2008 

 
 
     

 

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