LE JOUR OU LA COUR DES COMPTES NE CERTIFIRA PLUS LES COMPTES DE L’ETAT…

Jean Yves Naudet


 

Ce jour ne serait pas si lointain, si l’on en croit le Président de la Cour, Philippe SEGUIN. La Cour n’est pourtant pas vraiment une officine libérale, et son Président a eu de la sympathie pour la gauche. Mais c’est un organisme indépendant, sérieux et rigoureux, qui essaie, avec les moyens du bord, de mettre un peu d’ordre dans les comptes extravagants de l’Etat.

La Cour a reçu mission de certifier ces comptes, à l’image de ce qui se pratique dans une entreprise, et comme cela se fait dans de grandes démocraties, en tous cas quand l’Etat n’est pas trop envahissant, du Canada à l’Australie en passant par la Nouvelle-Zélande. La tâche est évidemment plus difficile en France, avec un Etat omniprésent et boulimique.

La semaine dernière la Cour a certifié le bilan financier 2007 de l’Etat. Un bilan étrange, avec un actif de 555,2 milliards d’euros et un passif de 1 211,6 milliards, en hausse de 5%, composé de la dette financière et de la dette non financière. Soit un bilan de l’Etat à faire peur à la moindre entreprise, puisque déséquilibré de 656,3 milliards !

La Cour des comptes n’a cependant pas certifié les comptes sans émettre de nombreuses réserves : neuf  « substantielles » et trois plus vénielles. La Cour conteste par exemple le montant des actifs de la Défense, « dont le recensement demeure incomplet et insuffisamment fiable ». A vrai dire, l’armée n’a aucune idée de la valeur de ses avions ou de ses hélicoptères. Et il en va de même pour le patrimoine des établissements publics. La valeur  du château de Versailles ne figure d’ailleurs ni à l’actif de l’établissement public de Versailles, ni à celui de l’Etat ! Pourrait-on imaginer une entreprise fonctionnant dans ces conditions ?

On nous dira que l’Etat ne peut pas faire faillite. Faux, bien entendu, car la dette publique est notée par les agences internationales, et la notation détermine le crédit et le taux accordés au   gouvernement français s’il doit emprunter sur le marché mondial. Si la notation est progressivement en baisse cela peut conduire à la banqueroute. Après tout, la Révolution française de 1789 a en grande partie éclaté pour des raisons financières et fiscales, les successeurs de TURGOT, après son départ en 1776, ayant oublié ses sages conseils (ni banqueroute, ni hausse des impôts, ni hausse de la dette, mais une réduction des dépenses : ils ont fait tout le contraire : après nous, le déluge ! Et on a eu la Révolution et les assignats).

Philippe SEGUIN  n’apprécie plus guère cette comédie comptable et affirme « Notre patience ne sera pas éternelle ». « La Cour pourrait très bien être conduite à refuser de certifier » dans l’avenir les comptes. La logique de la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) implique une rigueur accrue dans la gestion des finances publiques et s’accommode mal de l’à peu près (c’est un euphémisme) de la gestion française des comptes de l’Etat. Car la Cour doit se prononcer sur la « régularité », la « sincérité » et la « fidélité » des comptes : manifestement, il y a encore du boulot et il faut être conscient que dans le langage châtié des magistrats de la Cour des comptes, le terme de « réserves substantielles » n’est pas un compliment !

De plus, il s’agit ici du bilan et donc du patrimoine. Ce qui veut dire que si l’Etat sait plus ou moins ce qu’il doit (et encore, puisque dans le rapport PEBEREAU l’évaluation allait de  1 100 à 2 000 milliards de dettes), il ignore pratiquement ce qu’il possède, notamment en termes de parc immobilier et, plus encore, il en ignore la valeur réelle, faute de passer par le marché. M. SEGUIN est évidemment politiquement correct et se contente de parler de « progrès trop lent » pour dire que les choses n’avancent pas.

Que se passerait-il si, dans les années à venir, la Cour refusait de certifier les comptes, mettant sa menace à exécution ? Probablement rien en termes de sanctions judiciaires : madame LAGARDE n’irait surement pas en prison. Mais la sanction marchande ne tarderait pas. Perte de confiance, baisse dans les notations internationales, refus des préteurs d’aller plus loin, impossibilité d’emprunter à nouveau. Certes, l’Etat n’est pas une entreprise comme une autre. Mais tout de même : un passif qui est égal à plus de deux fois l’actif, un déficit chronique faisant que les dépenses dépassent de 20% en moyenne les recettes, qui pourra nous faire croire qu’une telle situation peut durer éternellement ?

Le 30 mai 2008 

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Jean Yves NAUDET est Professeur d’Economie à la faculté de droit de l'Université Paul Cézanne. Il a créé et dirige le Centre d’Ethique Economique et de Déontologie Professionnelle. Il dirige depuis Janvier 2002 le Magistère Journalisme, Communication, Economie de la Faculté d'économie appliquée.

 
 
     

 

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