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Jean Yves Naudet | |||||||||||||||
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La
faim dans le monde, c’est de la faute aux spéculateurs ; l’inflation
aussi ; la hausse de l’euro également ; le prix du pétrole,
celui du blé ou du lait encore plus. La pire, c’est la spéculation financière
sur les marchés à terme de marchandises : spéculer sur « la
faim des autres », quel crime en effet ! Comme toujours, Le
Monde, fidèle baromètre de l’anti-libéralisme, ouvre le bal : « La
spéculation sur les matières premières affole le monde agricole ».
En
cause : l’instabilité des cours, déconnectés des réalités et une
hausse artificielle des prix. Il y a quelques années, on accusait les
spéculateurs de ruiner le tiers-monde en poussant à la baisse des prix ;
maintenant, on les accuse du péché inverse. Le directeur de l’Office national
interprofessionnel des grandes cultures, F. BOVA, précise : « Les
matières premières agricoles se banalisent en tant qu’objets de marché ».
L’association générale des producteurs de blé s’inquiète : « Si
on laisse les fonds de pension investir dans l’alimentaire, où va-t-on ? ». Tout
cela marque une méconnaissance des marchés à terme. Ceux-ci existent depuis
parfois plus d’un siècle. Ils ont été créés pour les besoins des producteurs
ou des acheteurs. Ils n’existent que sur des marchés dont les prix des
produits varient fortement. Si un marché a spontanément des prix stables,
parce qu’offre et demande s’y adaptent en permanence, il n’y a pas besoin
de marché à terme. En revanche il est des secteurs où le prix varie fortement
d’une période à l’autre. C’est le cas dans l’agriculture, on le sait depuis
au moins le XVII° siècle avec la loi de King : le prix s’effondre
en cas de bonne récolte, et c’est la ruine des paysans, tandis qu’il fait
la prospérité des mêmes paysans en cas de disette. Pour ces secteurs,
un marché à terme se justifie, et la « spéculation « a des
effets positifs. Prenons
le cas d’un fabricant de chocolats. Il doit envisager, un an avant, de
discuter avec ses clients, pour fixer le prix des œufs qu’il livrera à
Pâques de l’année suivante. Or il ignore tout du prix du cacao qui lui
servira à fabriquer les œufs à cette date. Il ne peut évidemment l’acheter
un an avant, cela lui coûterait trop cher, et c’est impossible pour des
produits périssables. Il doit donc acheter des contrats à terme de cacao,
à un an. Si le prix monte, il ne prendra pas livraison de la marchandise
(qui n’est pas forcément de la qualité ou du lieu voulus), mais il vendra
son contrat, et avec le gain pourra payer la différence du cours réel.
Si le prix baisse, il vendra son contrat moins cher, mais en contrepartie
il achètera le cacao moins cher aussi. Le contrat à terme joue ici le
rôle d’assureur, garantissant le prix un an à l’avance par exemple. C’est
comme une prime d’assurance : si la maison brûle on est content de
s’être assuré, si elle ne brûle pas, on a perdu la prime. En
sens inverse, un producteur (par exemple de blé aux USA) peut vendre sa
récolte à terme, en vendant des contrats, avant même qu’elle ne soit plantée,
de façon à en garantir le prix de vente ; c’est ainsi qu’on a des
marchés à terme d’œufs frais, alors que la poule elle-même n’est pas née…C’est
donc à la demande des acheteurs ou des producteurs que ces marchés existent :
c’est une protection contre le risque sur la variation du prix. Bien entendu,
le système fonctionne bien parce qu’il existe un lien avec le réel, c’est
à dire qu’une minorité de contrats donne lieu à livraison ou achat de
la marchandise, pour garantir le lien entre le marché financier des
contrats et le marché du physique, ce qui fait qu’à l’échéance les deux
prix coïncident. Si
les entreprises se protègent contre le risque-prix, il faut que quelqu’un
assume ce risque ; et c’est là qu’interviennent les « spéculateurs ».
Sans eux, pas de marché à terme. Eux font des paris sur les évolutions
des prix futurs. S’ils se trompent, ils perdent beaucoup d‘argent ;
mais s’ils gagnent, ils peuvent en gagner beaucoup ; voilà ce qui
choque les bonnes âmes. Mais si les Français ont moins d’accidents, les
assureurs font plus de profits. Pas de marché à terme protecteur sans
spéculateurs nombreux. Toutes
les études montrent qu’il y a toujours une corrélation avec le réel :
si le blé ou le pétrole montent, c’est parce que la demande réelle augmente ;
la spéculation ne fait qu’anticiper, accroître la tendance à court terme,
mais on ne spécule pas durablement contre la réalité. Enfin, ces marchés
représentent la meilleure estimation possible des cours réels à long terme,
supérieure à toutes les prévisions des experts. Des simulations précises
montrent que sans marché à terme, les fluctuations seraient plus grandes :
ils limitent les variations. Les pays du tiers-monde eux-mêmes auraient
pu se protéger en intervenant sur les marchés. Tout
cela n’est pas facile à comprendre ; il faut savoir ce qu’est un
marché ; c’est sans doute trop subtil pour le lecteur moyen du Monde.
La plupart des gens ne sauraient admettre qu’un marché fait toujours mieux
qu’un expert : quel désaveu
pour les technocrates ! Sérieusement,
qui pense que sans marché à terme, le pétrole serait encore à trois dollars
au lieu de 120 ? Mais il est gênant de chercher les vraies causes,
donc d’accuser l’OPEP ou encore de prendre acte de ce que le tiers-monde
se développe et achète du pétrole. Il est plus facile de dire « c’est
la faute aux spéculateurs » ! Soutenir que les spéculateurs
rendent un vrai service, ce n’est pas politiquement correct, mais c’est
scientifiquement prouvé. ___________________________ Jean
Yves NAUDET est Professeur d’Economie à la faculté de droit de
l'Université Paul Cézanne. Il a créé et dirige le Centre
d’Ethique Economique et de Déontologie Professionnelle. Il dirige depuis
Janvier 2002 le Magistère Journalisme, Communication, Economie
de la Faculté d'économie appliquée.
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