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Jean Yves Naudet | |||||||||||||||
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Faire son tiercé, remplir
sa grille de loto, aller au cinéma : ces dépenses sont devenues si
régulières pour des millions de Français que l’on devrait les considérer
comme des « dépenses contraintes » : on ne saurait les
éviter, elles finissent par devenir obligatoires et par gréver
lourdement le budget des ménages. A la suite du rapport QUINET, demandé par Madame le
Ministre de l’Economie, l’INSEE vient de faire une découverte scientifique
importante : l’INSEE invente une nouvelle façon de calculer le pouvoir
d’achat des Français. Ce serait plus rigoureux, plus réaliste que la stupide
opération qui consiste à déduire le pouvoir d’achat du simple rapprochement entre le revenu monétaire
perçu et le niveau général des prix à la consommation, comme on le fait
depuis des lustres, en France comme ailleurs. Le mérite incontesté de l’INSEE est d’avoir résolu
un problème vieux comme le monde : séparer les dépenses utiles de
celles qui ne le sont pas, distinguer le nécessaire et le superflu. Comment
y est-il parvenu ? Grâce à un raisonnement simple : quand le
superflu devient régulier, il devient nécessaire. Jusqu’à présent les économistes sérieux et le bon sens
populaire concluaient que la ligne de partage entre le nécessaire et le
superflu était affaire de choix individuel, d’un mode de vie reflétant
la personnalité d’un individu ou les préférences d’une famille. Ce qui
est utile à mes yeux peut vous paraître tout à fait inutile, ce qui est
un luxe pour vous est une priorité pour moi. Avez-vous remarqué que ce
sont toujours « les autres » qui « gaspillent » ?
La subjectivité des choix de consommer et de dépenser n’est qu’un aspect
de la liberté individuelle : libres de choisir.
L’INSEE estime ce point de vue dépassé, et se propose de constituer une
nouvelle catégorie de dépenses des ménages : les dépenses contraintes,
celles pour lesquelles l’individu n’a pas à choisir parce qu’elles s’imposent
à lui. Qui impose et pourquoi ? Ce sont les statisticiens qui
dressent la liste où l’on trouvera le loyer ou les remboursements d’emprunts immobiliers, les
charges, l’eau, l’électricité, les assurances, les frais bancaires ou
financiers, les abonnements de téléphone et de télévision, la cantine
scolaire, etc. Autant de dépenses inévitables, on en conviendra… L’intérêt de l’affaire c’est
de dégager ce qu’est réellement le pouvoir d’achat car les Français ne
verraient leur pouvoir d’achat que comme l’argent qui reste à leur disposition
une fois les dépenses « contraintes » effectuées. On appelait
naguère « revenu disponible » ce qui restait du revenu après
que les Français aient payé leurs impôts et cotisations sociales, prélèvements
qualifiés à juste titre d’« obligatoires » et représentant en
moyenne la moitié du revenu. Voilà bien des dépenses « contraintes ».
Maintenant on y rajoute les nouvelles dépenses contraintes, de sorte que
le pouvoir d’achat se restreint comme peau de chagrin, c.q.f.d. Cette restriction frappe plus
durement les pauvres, parce que le prix des produits et services sur lesquels
portent les dépenses « contraintes » aurait augmenté considérablement
depuis quelques mois (le relèvement du prix du gaz ou de l’essence en
est un exemple). Pour les 20% de ménages les plus modestes, la part des
dépenses contraintes est de 70% du revenu, et elle ne cesse d’augmenter,
passant en cinq ans de 50% à plus de 70% . Pour les ménages moyens,
environ 40% de dépenses sont contraintes ; enfin pour les 20% les
plus aisés, ils ont environ 30% de dépenses contraintes. Ainsi les plus
pauvres n’ont-ils qu’une liberté « formelle » comme disait MARX,
que leur reste-t-il une fois effectuées les dépenses contraintes ? Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait
dire qu’il faut aussi de toutes façons se nourrir, jouer au tiercé et
aller au cinéma, etc. de sorte qu’on arriverait ainsi à 100% de dépenses
contraintes. Condamnés à dépenser, les gens n’auront plus de pouvoir d’achat
Nous avons le regret de dire
notre désaccord total avec ces analyses, même si nous sommes, à ce jour,
les seuls à poser la question (Le Figaro, qui n’est pas suspect de gauchisme,
consacrait encore il y a peu une page entière, graphiques à l’appui, à
cette question, sous le titre « Ces dépenses qui étranglent les ménages
modestes » : c’est beau comme du Libé). Ces
dépenses sont-elles contraintes ? Certes, il faut se loger. Mais
où est la contrainte : est-on obligé d’habiter dans un quartier plus
cher, plutôt que dans un autre moins cher ? Est-on obligé de disposer
de tant ou tant de pièces ? Est-on obligé d’être propriétaire et
de payer des crédits ? De même, est-on obligé d’avoir le téléphone,
voire plusieurs abonnements ? Et n’existe-t-il pas un choix entre
plusieurs forfaits ? Est-on obligé de s’abonner à Canal plus, puisque
les abonnements à la télévision comptent ? Est-on obligé de se chauffer
de telle ou telle façon, pas forcément la moins coûteuse ? Ne peut-on
pas faire le choix de dépenser plus ou moins d’électricité ? Est-ce
qu’on éteint dès qu’on quitte une pièce ou, pour des raisons de confort
ou de facilité, laisse-t-on allumé ? Y est-on obligé ? Certaines
assurances sont obligatoires, mais est-on obligé de choisir la plus chère
ou la plus confortable et d’assurer sa voiture tous risques ? De
manière plus générale, les gens de l’INSEE semblent ignorer ce qu’on appelle
« l’effet qualité » : les biens et services consommés aujourd’hui
ne sont ni les mêmes pour tout le monde, ni les mêmes qu’il y a cinq ou
dix ans. Il y a dix ans, l’abonnement au troisième mobile de la famille
n’était pas « contraint ». En
conclusion, si l’INSEE veut suggérer qu’avec un revenu plus élevé, on
a une palette de choix plus grande, il enfonce une porte ouverte. Sil
veut dire qu’avec un faible revenu, la vie matérielle est sans doute plus
difficile qu’avec un revenu élevé, c’est aussi une évidence. Mais prendre
prétexte du fait que loyers ou charges augmentent plus vite que la moyenne
des prix pour en conclure que le revenu disponible, donc le pouvoir d’achat,
se réduit comme peau de chagrin n’est pas conforme à la réalité. Le
concept de dépenses contraintes n’est valide que dans un pays socialiste,
où il n’y a aucun choix possible, car c’est le planificateur qui choisit
pour le consommateur. Mais dans une économie de marché, le client participe
tous les jours, par ses libres choix, « au plébiscite quotidien du
marché » : personne ne vote à sa place. Personne n’est obligé
d’acheter ceci ou cela. Personne n’est privé de la liberté d’usage de
ses revenus. Sauf pour les biens dits publics « offerts » par
l’Etat moyennant paiement d’un impôt ou d’une cotisation sociale :
voilà les seules et vraies « dépenses contraintes ». ___________________________ Jean
Yves NAUDET est Professeur d’Economie à la faculté de droit de
l'Université Paul Cézanne. Il a créé et dirige le Centre
d’Ethique Economique et de Déontologie Professionnelle. Il dirige depuis
Janvier 2002 le Magistère Journalisme, Communication, Economie
de la Faculté d'économie appliquée.
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