QU’ALLAIT-IL FAIRE DANS CETTE GALERE ?

Jacques Garello


La Galère, c’est la Société Générale. De quoi veulent maintenant se mêler le Président, le gouvernement, l’UMP, le PS, et toute la classe politique dans une belle unanimité, avec une belle pensée unique ?

J’ai écouté, écrit, participé à des débats, et je ne comprends toujours pas aucun des arguments de nature à justifier l’ingérence de l’Etat au nom du « bien commun ».

Les mésaventures d’une grande banque menacent-elle l’économie nationale et le pouvoir d’achat de tous les citoyens ? Faut-il soustraire cette banque au risque d’une OPA ? Peut-on admettre qu’une banque étrangère vienne s’emparer d’un des fleurons de la finance nationale ? L’Etat n’a-t-il pas un devoir de contrôle du capitalisme financier ?  

La banque : entreprise privée ou instrument de régulation macro-économique ?

J’ai donc entendu dire qu’une banque ne serait pas une entreprise comme une autre, parce qu’elle détient la clé de toute l’économie : l’argent. La faillite de la Société Générale déséquilibrerait gravement le fonctionnement de tout notre appareil productif.

Je ne vois pas en quoi la banque n’est pas une entreprise, sauf si on veut revenir à la planification soviétique et à la « Gosbank ». Dans une économie de libertés, la banque rend des services marchands, comme les compagnies d’assurance, les constructeurs automobiles, les agences de voyage et les paysans. Si les boulangers faisaient faillite, la France entière manquerait de pain. En réalité, le boulanger du coin peut faire faillite, mais il y en a d’autres. Une banque peut disparaître, d’autres feront le travail. Les clients de la banque en perdition n’ont rien à craindre : les banques sont assurées. Il est vrai que la plupart des gens (y compris nombre d’économistes) ont du mal à comprendre :

-         que la monnaie est un produit comme un autre

-         que la production de monnaie obéit aux lois du marché concurrentiel

-         que la régulation de la circulation monétaire n’est pas macro-économique, mais micro-économique, et que c’est la responsabilité de chaque banque d’émettre la quantité de sa propre monnaie qui est en correspondance avec l’activité économique actuelle et future de ses clients.

Bref, on ignore que le « commerce de l’argent » est un commerce comme un autre, il l’a été pendant des siècles ; mais il est vrai que pendant des siècles aussi le pouvoir politique n’a cessé de vouloir mettre la main sur l’argent des autres, pour financer ses guerres et ses dépenses somptuaires. A partir du XIXème siècle les Etats sont parvenus à cette fin en créant les Banques Centrales nanties d’un monopole d’émission de la monnaie de base de l’époque, le billet. Encore la maîtrise de l’Etat sur la monnaie était-elle contrariée par la référence à l’or, dans un système de billets convertibles. Aujourd’hui, plus de contrainte…

C’est bien au contraire l’invention de la « politique monétaire » et de la monnaie « active », sous l’influence des idées keynésiennes, qui a conduit aux catastrophes économiques et politiques qui ont nom inflation, stagflation, chômage massif. La monnaie ne peut être sous la garde de l’Etat, il ne faut pas laisser la coupe de lait à portée de la langue du chat.  

OPA : police secours de la gestion

L’Etat met bien volontiers la main à la poche pour soutenir des entreprises défaillantes. Pourquoi ne soutiendrait-il pas une banque, pour défendre ses emplois, ses clients et accessoirement ses actionnaires ?

Dans les opérations d’OPA récentes, les dirigeants politiques ont été aux côtés des syndicats pour défendre l’emploi : pas de restructuration de nature à supprimer des postes, pas de licenciement sec. Comme le disait Bastiat, ce qu’on voit c’est l’emploi protégé. Ce qu’on ne voit pas ce sont tous les emplois sacrifiés. Car d’où vient le soutien de l’Etat ? Des caisses de l’Etat, donc de la poche des contribuables. Il faudra plus de prélèvements sur ce que gagnent les Français, qui auront moins d’argent pour consommer (donc les carnets de commande de milliers d’entreprises vont se vider), ou pour épargner et investir (donc les nouvelles entreprises n’apparaîtront pas et, faute de moyens financiers, les entreprises existantes ne créeront pas d’emplois ou devront même les réduire).

D’autre part, le fait de soutenir une entreprise particulière fausse totalement la concurrence et pénalise des entreprises qui, pour leur part, ont réellement bien rempli leur mission. C’est donc une prime à l’incurie et à l’irresponsabilité. Une entreprise qui a mal géré doit être sanctionnée, les moyens en hommes et en capital qu’elles ne savaient pas gérer doivent être transférées ailleurs, ce qui est possible dans une économie flexible, où les emplois et les investissements peuvent se déplacer rapidement et sans coût prohibitif. Il est vrai que la France a choisi la « sécurité », c'est-à-dire la rigidité, et qu’on y rêve d’emplois à vie et d’entreprises éternelles, ce qui n’existe que dans le secteur public. Mais le secteur public fonctionne aux frais du public, et on est ramené à l’histoire de Bastiat : ce qu’on ne voit pas c’est que des armées de fonctionnaires, de cheminots et électriciens gaziers vivent bien aux dépens de tous les autres qui se serrent la ceinture et sont spoliés de l’argent qu’ils ont gagné.

L’OPA a le double mérite et de pénaliser ceux qui sont responsables des insuffisances de  la gestion et de sauver ce qui peut être encore sauvé dans l’entreprise en difficulté. C’est police-secours de la gestion des entreprises. Nul besoin d’un Etat gendarme, ni d’un Etat providence. 

Patriotisme économique ou Etat voyou ?

Le drame français est de voir les plus beaux fleurons de nos entreprises passer entre les mains des rapaces étrangers. Il faut se défendre contre ces voracités extérieures au nom du « patriotisme économique ».

Certes, il existe un réel danger d’agression économique par des Etats voyous. La Chine, la Russie et l’Arabie Saoudite, entre autres, ont constitué ce que l’on appelle des « fonds souverains » : des sommes considérables ont été accumulées en vue d’acheter des entreprises aux Etats Unis ou en Europe, dans un but éminemment politique, pour entrer dans la citadelle des pays qu’ils entendent neutraliser voire soumettre. Des lignes de défense sont installées par des gouvernements désireux d’éviter à leurs entreprises d’être la cible de telles visées. Etats-Unis et Allemagne ont ici donné le ton.

Mais cette « guerre économique » n’a précisément rien à voir avec la logique marchande, ou capitaliste. Elle est menée par des Etats, à des fins impérialistes.

Toute autre est la mondialisation financière. Le jeu croisé des investissements, placements, rachats, fusions et absorptions qui s’établit maintenant crée une rude mais saine concurrence en matière de gestion. La « gouvernance » des entreprises est devenue mondiale, en ce sens que le contrôle et la localisation des entreprises ignorent les frontières et la nationalité des acteurs.

En ce sens, le patriotisme économique n’a aucun sens. C’est un discours politique du genre « la France aux Français », et même s’il séduit les souverainistes et les nationalistes il n’a aucune portée pratique – sinon d’exacerber la xénophobie dans le grand public.

Ainsi, au nom du patriotisme économique, l’Etat est-il intervenu pour empêcher le contrôle de Danone par Pepsi Cola. Le prétexte a été cocasse : Danone aurait dans son groupe une unité de production chimique qui présenterait un intérêt stratégique vital pour la défense nationale. L’entreprise PepsiCola est ainsi assimilée à un fonds souverain : où la souveraineté ne va-t-elle pas se nicher avec ces sacrés impérialistes américains ! Les mêmes arguments ont été avancés pour empêcher Mital de s’emparer d’Arcelor, mais cette fois-ci en vain, car l’OPA a été lancée à partir des Pays Bas, membre de l’Union Européenne. Or, le patriotisme économique rencontre sur sa route les traités qui ont été signés entre les 27, et qui interdisent toute discrimination suivant la nationalité des acteurs économiques et financiers. L’Etat français est donc dans l’impossibilité d’empêcher une banque anglaise, italienne, espagnole ou allemande, de contrôler la Société Générale.

Il est à remarquer d’ailleurs qu’à l’image de la plupart des entreprises françaises cotées au CAC 40, les banques françaises n’ont cessé de prendre des participations à l’étranger et d’instaurer des partenariats avec des banques étrangères. La Caisse des Dépôts elle-même, « bras armé » de l’Etat, a investi dans NVest, gestionnaire d’actifs américain ; mauvais placement au demeurant, qui a causé de lourdes pertes (au détriment des porteurs de livrets de Caisse d’Epargne – dont personne ne s’est soucié en l’occurrence). Si les entreprises françaises n’avaient pas eu une stratégie de mondialisation de leurs investissements et de leurs implantations, et s’étaient astreintes à rester sur le sol français elles seraient toutes aujourd’hui en faillite : les profits se font ailleurs qu’en Hexagonie. La Société Générale elle-même a pris de larges parts du marché en Roumanie, en Amérique Latine, et elle est présente sur la plupart des places financières du monde.

Même s’il est politiquement tenté de fermer la porte à l’étranger, l’Etat français n’en a pas les moyens et il est dans son tort en entrant dans la spirale de la « guerre économique » qui, dans les années 1930 a finalement préparé les esprits à la guerre, la vraie. La mondialisation est au contraire un gage de compréhension et de paix durable. Il faut y amener le plus vite possible les Etats voyous suspects de terrorisme financier, et non pas vouloir jouer au plus voyou.  

Qui custodet custodes ipsos ?

Qui gardera les gardiens ? L’Etat gardien, l’Etat contrôleur, n’inspire guère confiance. L’Etat gendarme est surtout un Etat voleur.

Les grandes interventions de l’Etat en matière bancaire ont été de véritables scandales. En 1988 Pierre Beregovoy nomme Jean Yves Haberer à la tête du Crédit Lyonnais, il y restera jusqu’en 1993, remercié par Edouard Balladur. Mais le Crédit Lyonnais s’est lancé entre temps dans des affaires marquées de la corruption et du népotisme : Adidas, Bernard Tapie, un bon ministre. Les comptes de la Banque sont reconnus « frauduleux » par les juges, et les dirigeants, dont un autre ministre, Robert Teulade, sont condamnés à des peines de prison. Ensuite vient l’épisode « Executive Life » écrit par Pierre Peyrelevade. Edmond Alphandery, alors ministre de l’Economie, assure : cela ne coûtera pas un centime au contribuable français. En effet, ce n’est pas un centime, mais 15 milliards de Francs que l’Etat va mettre dans la balance, sous forme d’aide directe au Crédit Lyonnais, ou de pénalités à verser aux Américains.

Certains ont la nostalgie des banques nationalisées : entre les mains de l’Etat, les dérives dues à la « loi du profit » seraient exclues. Certes, les banques nationalisées n’ont pas réalisé de profits ! L’une d’entre elles, la BNCI – fusionnée avec le Comptoir National d’Escompte de Paris pour former la BNP – avait été nationalisée par le Front Populaire pour éviter sa liquidation en 1936. Pourquoi ne pas renouer avec cette belle tradition ?

La nationalisation des banques a été, avec la Sécurité Sociale, l’une de erreurs majeures de la Libération – une erreur souhaitée et organisée il est vrai par les partisans du collectivisme et de la planification. Les scandales politico-financiers se sont succédés, et l’argent des Français a été dilapidé en investissements publics et grands travaux somptuaires, tandis que l’Etat instituait le rationnement des crédits aux entreprises et aux ménages.

La présence financière de l’Etat n’a pas cessé avec les privatisations, amorcées en 1986. Les participations détenues par l’Etat dans des sociétés cotées en bourse atteignaient encore 178,13 milliards d’euros au 30 août 2007 ; si l’on en croit la commission d’enquête parlementaire. De plus, la Caisse des Dépôts et Consignations, « bras financier » de l’Etat, draine tous les fonds déposés dans les Caisses d’Epargne et à La Poste, elle gère plus de 200 milliards d’euros, qu’elle investit pour l’essentiel dans le secteur public (logement social, aménagement du territoire, infrastructures) et très souvent de façon hasardeuse. Voilà sans doute pourquoi on veut faire de la Caisse le financier des PME en expansion : mettre les entreprises privées sous transfusion d’un monopole étatique est une bonne idée !

L’Etat devrait songer à se contrôler lui-même avant d’aller contrôler les autres. Le rapport annuel de la Commission des Comptes dénonce chaque année les dérives, détournements, gaspillages qui caractérisent la gestion des finances de l’Etat. La maîtrise des dépenses n’est jamais assurée, et les déficits budgétaires s’accumulent (45 milliards prévus pour 2008), portant la dette de l’Etat à plus de 2.000 milliards d’euros (tous comptes faits, y compris la dette implicite des retraites des fonctionnaires).

Paradoxalement, la mission de contrôler le budget de la Sécurité Sociale (désormais d’un montant supérieur à celui de l’Etat) a été confiée aux parlementaires depuis 1995. Mais les résultats sont tout aussi édifiants, comme le constate la Commission de contrôle des Organismes de Sécurité Sociale. Au déficit du budget de l’Etat s’ajoute celui de la Sécurité Sociale et la « dette sociale » est de même grandeur que la dette de l’Etat.

On sait toujours comment se termine le « contrôle » de l’Etat : par une nouvelle hausse des prélèvements obligatoires, ou par une dette supplémentaire, ou les deux à la fois.

Il est vrai qu’avec prudence certains ne souhaitent pas une prise en charge financière par l’Etat, mais « simplement » un renforcement de la réglementation. Mais il y a déjà pléthore de textes qui handicapent les banques françaises et les fragilisent dans la compétition mondiale. Au moment où le rapport Attali mesure les dégâts de ce véritable « harcèlement textuel » qui bride l’activité économique et tue la croissance,  va-t-on confier à quelques experts et technocrates le soin de donner un nouveau cadre législatif aux activités bancaires ? Va-t-on alourdir le droit des sociétés ? le droit bancaire ? Les textes ne seront pas sitôt publiés que de nouvelles innovations financières apparaîtront quelque part dans le monde, rendant caducs les « contrôles » mis en place, ou obligeant les banques françaises à se mettre à l’écart des progrès techniques mondiaux.  

Conclusion : l’argument du Chat Botté

Le seul argument véritable de nos politiciens est l’art de la communication. Il faut qu’ils apparaissent, il faut qu’ils fassent parler d’eux, qu’ils lancent des idées sans raison et des initiatives sans lendemain. Ils savent tout, ils peuvent tout. Tout leur appartient. Tout est leur domaine.

Où que l’on se tourne, le marquis de Carabas est présent, le marquis est puissant, le marquis est éblouissant.

La politique française aujourd’hui est devenue  l’art du Chat Botté.

Nous, les simples citoyens, nous savons que le marquis est ruiné. Mais il nous ruine aussi.

Le 1er février 2008