| LE CANDIDAT INTROUVABLE | ||||||||||||
Professeur
Jacques Garello Président
de l’ALEPS (Association pour la liberté économique et
le progrès social) J’ai trouvé le candidat introuvable, celui qui va éliminer le chômage, diminuer les impôts, sauver les retraites et l’assurance-maladie, mettre fin à l’échec scolaire, à la violence urbaine et tourner la page de la bureaucratie. Malheureusement, pour l’instant, je suis encore tenu au secret, car il attend le moment propice pour se dévoiler tel qu’il est, tel qu’il sera . Il est, il sera libéral. Cette précaution est sage : dans un pays « où le mot libéral est une insulte » (Philippe Raynaud) il ne faut pas effaroucher l’électeur. Afficher un programme ayant pour socle la liberté et la responsabilité des citoyens, le respect des droits imprescriptibles de la personne humaine, la libre entreprise et la concurrence, c’est être exclu du jeu politique comme tenant de « l’ultra-libéralisme » dont la rumeur publique prétend qu’il inspirerait le gouvernement actuel – qui s’en défend, et il a bien raison parce qu’il n’est même pas infra-libéral. Mon candidat a en fait tenté plusieurs essais depuis un demi-siècle, sans succès. Pourquoi cette malédiction électorale du libéralisme ? Président à la destinée de la seule association qui peut se prévaloir de défendre les idées de la liberté depuis quarante ans, qui est restée fidèle à la grande tradition libérale française de Turgot, Jean Baptiste Say, Benjamin Constant, Tocqueville et Bastiat – ces inconnus ou délaissés chez nous, et que le monde entier admire – je peux vous dire pourquoi le libéralisme est exclu du champ électoral de façon systématique et durable. Je peux vous dire aussi ce qu’il en coûte aux Français, et notamment à ceux qui auraient le plus grand avantage au libéralisme : les plus pauvres, les plus faibles. Pourquoi
l’exclusion ? Il y a des coupables, il y a des raisons. Unis dans une complicité
surprenante, les coupables sont les intellectuels, les patrons, les syndicalistes,
les politiciens. Les intellectuels acquis au marxisme et à ses déclinaisons ont
imprégné et formé nos enseignants, nos journalistes, ils ont imposé la pensée
unique. La France paie ici l’absence d’universités réellement libres et autonomes,
ouvertes sur le monde extérieur, hauts lieux de la connaissance et du libre débat.
Nous formons une élite coupée de la réalité, isolée du reste du monde. Les patrons
ont été réduits au silence par des années d’économie administrée, parce que la
survie de leur entreprise, des emplois, des investissements, dépend encore des
bonnes grâces de l’Etat, de ses administrations, de ses marchés, de ses réglementations.
Les organisations professionnelles ont cessé d’investir dans le débat des idées,
et chaque fois qu’elles ont voulu rappeler quelques vérités élémentaires de la
vie économique et sociale, elles ont été désignées à la vindicte populaire par
les syndicalistes et les politiciens. Les syndicalistes, c’est normal, ne défendent
pas les syndiqués puisque aujourd’hui il n’y en a plus, mais ils savent défendre
leur position et leurs privilèges personnels. Ils exercent un pouvoir d’autant
plus grand dans la rue qu’il est plus faible dans les ateliers et les bureaux ;
les plus actifs sont ceux qui défendent la corporation des fonctionnaires, dont
le statut garantit l’emploi à vie, des salaires sans rapport avec la productivité
et des retraites très supérieures à celles des salariés du secteur privé. Les
politiciens veillent à ne pas les contrarier, ils n’ont cessé de renforcer le
pouvoir syndical et de baisser pavillon devant les grands communicateurs experts
en agitation – comme on a pu le constater avec le CPE. Finalement, c’est bien entre la classe politique et le libéralisme que le fossé me semble s’être creusé en France. Et il y a des raisons pour cela. Il y a d’abord la « tyrannie de l’électeur médian ». Dans un affrontement électoral bipolaire (du type du deuxième tour des présidentielles) l’électeur médian est celui qui fait pencher la balance. Pour le séduire un candidat doit tenir un langage prudent, et ne pas afficher trop ouvertement des convictions qui pourraient heurter celui qui est « en face » et qu’il faut ramener dans son giron. Il est recommandé de prôner la langue de bois et de multiplier les promesses de larges redistributions pour acheter les voix. Il faut éviter toute « idéologie », et s’abriter derrière un pragmatisme de bon aloi. L’électeur médian conduit au candidat médian. Or, le libéralisme implique un engagement, une vision de l’homme et de la société, l’attachement à des principes fondamentaux comme l’état de droit, la subsidiarité, la propriété privée, la responsabilité personnelle, etc. Exit le libéralisme. Une autre tyrannie a été baptisée par Milton Friedman la « tyrannie du statu quo ». Après quelques années d’Etat Providence (chez nous quelques siècles) le pouvoir politique a multiplié ses créatures, ses clientèles, ceux qui vivent par et pour l’Etat : fonctionnaires, salariés du secteur public, mais aussi tous ceux qui ont su, à travers le jeu des groupes de pression, se faire reconnaître passe-droits, subventions et exemptions. Ils ont tous intérêt à ce que rien ne change car ils pourraient perdre les avantages qu’ils ont l’illusion d’avoir conquis pour l’éternité. Le candidat se doit donc d’être rassurant, conservateur ; or le libéralisme est plutôt favorable à l’esprit d’entreprise, à l’innovation, au mérite, et il prône l’égalité devant la loi. Exit le libéralisme. Enfin, j’évoquerai la tyrannie des partis officiels, plus prononcée en France que dans les grandes démocraties, et que très paradoxalement le général de Gaulle avait voulu éliminer avec l’élection du Président de la République au suffrage universel. D’une part, comme on le voit, pas question d’avoir la moindre chance de figurer si l’on n’est pas investi par un parti. D’autre part, nulle chance de créer un parti nouveau : la loi Balladur sur le financement des campagnes et des partis interdit à de nouvelles formations n’ayant encore aucun élu de recevoir la manne de l’Etat. Enfin, les élections nationales, et souvent locales, sont sous la coupe des formations politiques qui répartissent les investitures, ce qui permet de mettre tous les candidats au pas, et explique le comportement des élus godillots. Alors, comment trouver un candidat qui ne soit ni médian, ni conservateur, ni servile ? Vous conviendrez qu’il paraît introuvable. Pourtant, quelques libéraux ne se résignent pas, même après un demi-siècle d’échecs, et se sont mis à nouveau à la recherche du candidat introuvable. Pour cela ils ont conçu un « guide » [1].qui devrait mener au bon candidat, et conduire les électeurs vers lui. Je ne doute pas qu’il y aura un ou plusieurs candidats se reconnaissant dans ce programme hautement libéral. Nous tiendrons pour notre part la comptabilité des points de libéralisme marqués par les uns et les autres. Notre espoir est dans un sursaut de la société civile. Elle paye un lourd tribut à la société politique qui la harcèle d’impôts, de charges, de réglementations, sans pour autant assurer les missions politiques de la sécurité des personnes et des biens – ce pour quoi elle a reçu un pouvoir, aujourd’hui dévoyé, arbitraire et démesuré. Voilà que la société politique a atteint un tel seuil de nuisance que l’on pourrait enfin entendre la voix de la société civile. Celle-ci ose maintenant s’exprimer et on trouve un discours nouveau, loin de la pensée unique, sous la plume ou dans la bouche de personnalités du monde économique, social, intellectuel, qui n’ont cure des partis et du politiquement correct. La France économiquement
épuisée, socialement déchirée, moralement ruinée : l’addition est payée par
tous, mais les plus fortunés peuvent continuer encore quelque temps à vivre sur
leurs réserves (aux dépens des générations futures) ou ont les moyens d’aller
voir ailleurs pour y porter leur compétence ou leur patrimoine. Les autres sont
condamnés, et réduits au désespoir. Pour eux, pour tous ceux qui ne supportent
plus les erreurs répétées, les injustices criantes, les scandales étouffés, l’urgence
d’une rupture est évidente. Ils l’affirment, ils sont en quête de candidats libéraux,
de candidats jusqu’à présent introuvables. [1] Le guide du candidat,
Editions de la Librairie Universitaire d’Aix en Provence.
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