FAUT-IL METTRE LE NOUVEL OBSERVATEUR EN OBSERVATION ?


Le Nouvel Observateur propose un numéro hors série pour les mois de mai et juin, intitulé « Comprendre le capitalisme : des théories fondatrices aux dérives de la mondialisation », assorti d’un DVD comprenant des « leçons » de Joseph Stiglitz sur la mondialisation. Pour 4,90 € le lecteur bénéficie donc de vingt-deux articles ou mini-dossiers triés parmi les anciens numéros et d’un DVD –cours d’économie - de près de 6h. ! Cela peut a priori sembler une bonne affaire… sauf si vous voulez comprendre quelque chose au capitalisme ! Je ne voudrais surtout pas faire ici de la publicité pour ce hors série. Cependant, il est difficile de laisser passer une telle publication, qui touche un large public, sans faire l’effort de la critiquer.

La France, société « hypercapitaliste »

Pour commencer, le numéro s’ouvre non pas avec un édito ou une page explicative d’introduction, dans lesquels les choix éditoriaux auraient pu être au minimum expliqués, mais avec la retranscription sur plusieurs pages d’une table ronde lors d’un colloque sur le thème : « Qu’est-ce qui nous divise (encore) ? Gauche contre droite. Peuple contre élite », organisé le 31 mars dernier par le Nouvel Obs et la fondation Jean Jaurès. Si le ton est déjà donné sur le plan de l’idéologie, on ne voit pas vraiment ce que vient faire cette retranscription qui a pour objet implicite de présenter le « danger Sarkozy ». Mais l’intitulé du dialogue conclusif nous met sur la voie : « Comment redonner vigueur au clivage droite – gauche dans une société hypercapitaliste ». Le mot est lâché.  Une société où l’Etat dépense 54 % des ressources, en prélève 45 %, et où le nombre de fonctionnaires représente un cinquième de la population active est une société « hypercapitaliste ». On est bien content de l’apprendre. Gageons donc que dans une société juste « capitaliste » l’Etat dépenserait 70 % des ressources ! Et quid d’une société juste socialiste ?

Nouveaux regards ?

Après cette non introduction, un petit dossier sur les théoriciens du capitalisme a été concocté. On nous annonce les « Nouveaux regards » sur le capitalisme avec une photo pleine page de … Keynes. En effet, en guise de nouveaux regards : Smith, Ricardo, Say, Marx, Schumpeter, Keynes et Friedman. Les grands classiques, quoi. Evidemment les redécouvrir nous permet de comprendre d’où nous venons et ce qu’ils ont apporté d’essentiel qui est souvent recyclé aujourd’hui. C’est finalement toujours bon à prendre, surtout quand est mentionné d’une part que le keynésianisme a fait peut-être pas mal de dégâts et que « ‘Les conséquences économiques’ de la Théorie générale [le grand ouvrage de Keynes] restent à écrire » et d’autre part que la Fed (la banque centrale américaine) a reconnu après les travaux de Friedman, les erreurs qu’elle a commises et son rôle négatif majeur dans la Grande Dépression. Toujours est-il qu’on s’attendait peut-être à mieux, à plus récent. A titre d’exemple, un aperçu des contributions sur la dynamique du capitalisme d’Edmund Phelps, dernier Prix Nobel de la discipline, n’aurait pas été superflu.

Comment être sûr de ne rien comprendre au capitalisme ?

Ceci aurait été d’autant bienvenu que, à de rares exceptions, le reste du numéro est une suite d’articles, d’interviews et de dialogues ayant une tonalité très clairement marquée à gauche. Le capitalisme est source de désenchantement du monde, d’uniformisation, d’obsession de l’accumulation et des profits, et sa mondialisation est désormais le nouveau grand Satan, à laquelle s’oppose l’impérieuse nécessité d’une alternative radicale qui peut se résumer dans le concept de décroissance. Cette triste litanie culmine avec une interview de feu John Kenneth Galbraith, grand prêtre des solutions keynésiennes qui ont enfoncé les économies ouvertes dans la crise des années 70, qui nous informe des « nouveaux mensonges du capitalisme ».

Rien ou si peu sur les mécanismes économiques d’enrichissement de millions et de millions de gens. On ne se concentre que sur les aspects négatifs du phénomène (même s’il ne faut pas les négliger), oubliant presque qu’une bonne partie de l’humanité a été sortie de la pauvreté et de la misère crasses grâce à la mécanique capitaliste. Cette dernière ne peut être envisagée comme source d’accomplissement pour l’être humain. On ne voit que course aux profits, stress, exploitation. L’épanouissement dans le capitalisme ? Un leurre pour Martin Hartmann : juste « un type d’individualisme auquel on est contraint de manière structurelle, qui apparaît comme un impératif de survie dans le nouveau capitalisme… [L]e potentiel auparavant émancipateur de l’idéal de la performance s’est retourné en son contraire ».

L’économie ne peut être d’ailleurs qu’amorale pour Comte-Sponville, qui, somme toute lucide, rappelle tout de même que « la seule façon de faire reculer la pauvreté, c’est évidemment de créer de la richesse ! ». Mais on voit plus loin dans la série d’articles, que de l’amoralité à l’immoralité il n’y a qu’un pas. Aucune morale et aucune vertu donc dans le fait de créer son entreprise, servir ses clients, innover, se dépasser, donner le meilleur de soi-même pour « devenir soi-même » et au passage, faire avancer le monde. Imaginez deux secondes un monde sans entrepreneurs ni capitalistes - on les aurait interdits pour pouvoir tranquillement « ré enchanter » le monde : nous pourrions alors tous vivre dans l’harmonie égalitaire, loin de « l’horreur postmoderne » du capitalisme… et nous battre pour quelques grains de riz à nous « partager »…

L’Etat pour nous sauver du marché

Jamais l’action de l’Etat n’est remise en question. Tout le mal ne peut venir que du marché. On trouve très peu de réflexions, en dehors de Pascal Lamy, sur les effets pervers des réglementations et du protectionnisme. Mais Michel Rocard est bien sûr là pour rappeler les bienfaits du protectionnisme notamment en Afrique ( !). On parle de la dette ici et là il est vrai, sans véritablement trancher. L’Etat n’est en réalité jamais envisagé comme la source de certains problèmes mais que comme leur solution.

Si Daniel Cohen peut rappeler l’absence de « corps intermédiaires » entre l’individu et l’Etat comme symptomatique en France, André Comte-Sponville conclut que : « Le marché ne vaut que pour les marchandises. L’Etat est là pour s’occuper de tout ce qui n’est pas à vendre, c'est-à-dire l’essentiel ». Exit donc la sphère de l’échange volontaire non marchand, exit la solidarité véritable et non nationalisée, et exit une explication de l’absence de celle-ci justement du fait de la main mise de l’Etat sur notre société civile. L’égoïsme, l’individualisme, et l’atomisation de la société ne proviennent que du marché, certainement pas de la déresponsabilisation forcée par la nationalisation du lien « social ». Bien au contraire, il existe des « sphères sociales d’action qui doivent être protégées du déploiement impitoyable des tentacules capitalistes… il appartient aux conquêtes de l’Etat social d’avoir érigé des zones de protection contre la pénétration de la logique de valorisation capitaliste » (Martin Hartmann)…

Où va le monde M. Stiglitz ?

Le DVD propose plusieurs leçons de Joseph Stiglitz, Prix Nobel qui s’est spécialisé depuis le début des années 2000 sur le créneau « Critique de la mondialisation ». Le contenu du DVD reprend beaucoup de son ouvrage de 2002 « la Grande Désillusion ». Et la même critique peut lui être apportée : bien que cela lui permette de vendre des tonnes d’ouvrages, et contrairement à ce qu’il prétend, Stiglitz n’est pas critique de la mondialisation en tant que libre échange. Non. Il offre des arguments contre les tentatives de management de la mondialisation par les organismes internationaux (notamment le FMI).

De manière assez amusante, un de ses exemples favori est celui des effets de l’ALENA (le traité de libre échange du continent Nord-américain) : la libéralisation des échanges de blé a ruiné les paysans mexicains envahis par la concurrence de blé bon marché américain. A ceci près que c’est à cause des subventions aux producteurs US que ce blé était si peu cher… Un élément que Stiglitz mentionne pourtant, sans en tirer la conséquence logique que c’est donc le protectionnisme sous forme de subventions, et non pas le libre échange, qui a appauvri certains Mexicains.

On l’aura compris : pour comprendre le fonctionnement du capitalisme, autant ne pas compter sur le Nouvel Obs ici. S’il faut traiter de certaines dérives de la sphère marchande pour être objectif sur un tel sujet, il faudrait alors aussi traiter des dérives de l’Etat pour comprendre comment elles sont bien souvent la cause des premières. Mais surtout, il aurait été intéressant, pour un dossier avec un intitulé pareil, qu’on nous explique un peu comment « ça fonctionne » le capitalisme et ce que « ça » a permis à l’humanité d’accomplir en quelques siècles. Les quelques lignes sur les grands auteurs parlent bien de division du travail, spécialisation et entrepreneuriat, mais si vite…

Emmanuel Martin

Le 21 juin 2007