WOLFOWITZ, LA BANQUE MONDIALE ET LES MEDIAS : UN CAS D’ECOLE DE LA DESINFORMATION

Bogdan Calinescu


Le président Bush n’est pas le seul visé par les anti-américains. La manière dont les médias français dans leur grande majorité ont raconté l’affaire Paul Wolfowitz en avril-mai 2007 mériterait d’être étudiée dans les écoles de journalisme. Pas pour la qualité de l’information mais pour montrer aux élèves le genre de journalisme qu’il ne faut pas faire. Ce journalisme activiste ignorant les faits et dirigé contre quelque chose ou quelqu’un.

Rappelons les faits. Au début du mois d’avril 2007, le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz est accusé d’avoir fait du favoritisme au sein de la banque en augmentant sa « maîtresse » qui travaille à la Direction de la même institution. Occasion inespérée pour les anti-américains de garde qui s’emparent tout de suite de l’affaire, accusent le « néoconservateur » (quelle horreur) Wolfowitz et demande tout de suite sa démission. Notre quotidien « indépendant » Le Monde est à la tête de la « croisade »  - pour reprendre un terme utilisé pour dénoncer l’administration Bush dans sa lutte contre le terrorisme – en publiant plusieurs articles et même un éditorial intitulé « Le départ de Wolfowitz »[1]. Sans attendre plus d’informations ou esquisser la moindre tentative d’enquête, Le Monde (l’éditorial non signé reflète la position du journal) décrète la culpabilité de Wolfowitz (dans le même numéro, un article sur une page entière intitulé « Paul Wolfowitz piégé par son clanisme » fait le portrait de cet ancien conseiller de Bush « pris en flagrant délit de népotisme ») tout en précisant avec perversité que, de toute façon, « sa crédibilité à la tête de la Banque mondiale est maintenant trop abîmée pour qu’il reste ». En gros, quoi qu’il arrive, même s’il est innocent, il faut qu’il dégage.

 

Il n’est donc pas étonnant de constater la réjouissance de tous ceux qui préfèrent le statu-quo bureaucratique et l’idéologie au changement et à l’efficacité. Comme par exemple l’inénarrable chroniqueur (dans Le Journal du dimanche et sur Canal+) Gilles Delafon pour lequel tous les maux dans le monde sont causés par les Etats-Unis. Dans une de ses chroniques du JDD[2], il accuse bien évidemment Wolfowitz et annonce l’écroulement des Républicains et de leur président « potiche ». Pratiquement au même moment, les Républicains gagnaient à la Cour suprême des Etats-Unis qui  validait une loi promulguée en 2003 interdisant une méthode chirurgicale rare d'avortement tardif, par 5 voix contre 4 (c'est la première restriction nationale à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), depuis sa légalisation en 1973) tandis que le président Bush concluait un rapprochement transatlantique historique entre les Etats-Unis et l’Allemagne dirigée par la chancelière Merkel. Basé surtout sur une libéralisation des échanges sans précédent, cet Accord bilatéral, au-delà du fait qu’il montre le dépassement de la période des relations froides entre l’ancien chancelier Schröder et l’administration Bush,  est un pied de nez à l’Europe et aux fameuses « relations historiques » entre le France et l’Allemagne.

Concernant l’affaire Wolfowitz, elle est beaucoup plus compliquée que ne le laissent entendre ses détracteurs. Une simple vérification des faits suffit pour comprendre la situation. Ces faits peuvent être consultés sur le site de la banque mais, après avoir vérifié auprès du service de presse de la banque,  aucun journaliste du Monde ne s’est donné la peine de le faire.  En effet, sur le site, on peut consulter les échanges de courriers entre Paul Wolfowitz et les membres de la direction de la Banque dès sa nomination en 2005. Or, il ressort clairement de ce  courrier que Wolfowitz avait bien averti – dès le mois de mai 2005 -  le conseil d’administration de la Banque ainsi que le Comité d’éthique de sa relation avec une employée (qui est en réalité sa compagne) en demandant à ce qu’il soit tout de suite dessaisi de toute décision impliquant cette personne, qu’il s’agisse d’une éventuelle mutation ou bien d’un changement à l’intérieur de la Banque. Le Comité d’éthique prend note de sa demande mais, pour des raisons qui restent assez obscures, ne prend pas de décision et renvoie la balle dans le camp du Président de la Banque. Ce dernier suggère une solution à l’amiable tout en répétant son souhait de ne pas être impliqué dans ces négociations étant donné le conflit d’intérêt né de sa nomination à la tête d’une institution qui employait déjà sa compagne.

Ces faits qui n’ont pas été mentionnés dans la presse française mais qui ont été repris dans les médias étrangers demandent aussi d’autres précisions :

On a accusé Wolfowitz d’avoir favorisé sa compagne par une forte augmentation. Or, lors de sa nomination, elle était déjà sur la liste de promotion (d’avancement) au sein de la Banque. On a dit aussi que, suite à l’intervention de Wolfowitz, sa compagne gagnerait aujourd’hui environ 183 000 dollars par an, plus que la secrétaire d’Etat, Madame Condoleezza Rice. Or, ce sont environ 1 400 employés (sur 7 000) de la Banque qui touchent ce salaire. N’importe quel étudiant un peu curieux sait très bien que les salaires des fonctionnaires des organismes internationaux comme la Banque Mondiale, le FMI (Fonds Monétaire International), ONU, Commission européenne) sont très élevés et qu’en plus, ils sont non-imposables.

Pourquoi personne n’a mentionné un rapport publié en 2005 par le département de ressources humaines de  Banque montrant qu’environ 581 « couples » travaillent dans l’institution ?

Ou bien que l’ancien n° 2 de la Banque, Shengman Zhang, est le mari d’une fonctionnaire qui a commencé sa carrière en tant qu’assistante gagnant 52 000 dollars par an pour se trouver rapidement à un poste d’analyste rémunéré à hauteur de 123 000 dollars par an ?

Pourquoi personne ne parle du vice-président de la Commission européenne, Günter Verheugen, photographié avec sa maîtresse dans le plus simple appareil sur une plage de la mer Baltique. Jusque-là rien de grave ne serait-ce que, contrairement à M. Wolfowitz, le vice-président est marié et que sa maîtresse n’est autre qu’une collègue fonctionnaire de la Commission qui venait d’obtenir une promotion et une augmentation 45 000 dollars pour toucher environ 190 000 dollars par an, bien évidemment non-imposables.  Et personne n’a protesté : ni l’Allemagne, ni la présidence de la Commission européenne. Il faut dire que la France, avec les dépenses somptuaires et le marbre de Jacques Attali obligé de démissionner de la direction de la BERD (Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement), ou bien le fameux dentiste de notre ancienne Commissaire, Mme Cresson, qui a une longue expérience dans ce genre d’affaires[3]

 Dans l’« affaire »Wolfowitz, plusieurs choses sont à retenir. Premièrement, l’orientation idéologique de nos médias plus préoccupés par leur activisme anti-Bush et anti-américain que par la recherche de la vérité (Le Monde s’est une nouvelle fois ridiculisé dans son numéro du 1er mai 2007 en reprenant avec une visible satisfaction une information concernant Wolfowitz et qui en réalité était un vrai canular). Ensuite la difficulté de réformer les grandes institutions bureaucratiques et les risques que cela comporte… Nulle part (sauf trois lignes dans Le Figaro du 15 mai), les médias français n’ont rappelé les réformes faites par celui-ci à la Banque Mondiale.  Pour éviter un conflit qui risquait de se prolonger trop longtemps, Paul Wolfowitz a décidé (annonce faite le 18 mai) de  démissionner le 30 juin alors que le dernier Rapport du Comité ad-hoc constitué pour étudier son cas venait de relever des anomalies dans le fonctionnement du Comité d’éthique de la Banque. Dans son numéro du 20 mai, Le Journal du Dimanche titrait sous la signature de Gilles Delafon : « Wolfowitz : fin d’un Inquisiteur ». Quelle finesse dans l’objectivité !

 



[1] Dans Le Monde du 15-16 avril.

[2] Du 15 avril 2007.

[3] Alors que « l’affaire Wolfowitz » faisait la Une des médias, une très grave affaire de corruption secouait l’OMM (Organisation météorologique mondiale), agence de l’ONU. Quatre ans après la découverte d’importants détournements de fonds commis par l’un de ses cadres, une nouvelle instruction a été ouverte portant sur l’utilisation possible d’une partie des fonds détournés (environ 2,65 millions d’euros) pour influencer le vote des délégués lors de la précédente élection du secrétaire général de l’OMM en 2003. ET il s’agit d’un Français, Michel Jarraud, qui fut alors élu à ce poste. Mais, comme tient à le préciser Le Monde (21 mai 2007), « une source explique que cette affaire est instrumentalisée aux Etats-Unis par ceux qui veulent réduire les subventions à l’OMM, dans une optique néo-conservatrice anti-onusienne ». En gros, ces magouilles dignes d’un pays bananier ne seraient que de la pure fiction sortie tout droit de l’imaginaire des « néo-conservateurs » américains. Il n’y a pas de doute, c’est de l’information 100 % Le Monde.