|
Dans la crise
provoquée par la loi sur le Contrat première embauche, on n’a pas beaucoup
entendu, contrairement à d’autres crises sociales, les « autorités
morales », en dehors de l’irremplaçable Jacques GAILLOT, toujours
au premier rang des manifestations gauchistes. Cette relative discrétion
n’en donne que plus de relief aux déclarations de l’archevêque de Paris,
Monseigneur André VINGT-TROIS. Celui-ci s’est longuement adressé aux étudiants
lors de leur traditionnel pèlerinage à Chartres.
Et il commence
par une parole sage pour un homme d’Eglise, qui reconnaît bien humblement
ne pas avoir toujours la compétence technique pour juger et qui veut éviter
les jugements sans fondements : « Je ne sais pas si le CPE est
le meilleur ou le pire moyen pour vous aider à entrer dans la vie active
des entreprises. Je ne veux pas répondre à votre place ni vous dire que
l’Evangile fournit toutes les réponses aux questions qui se posent et
que vous vous posez ». Juste reconnaissance de l’autonomie des réalités
terrestres et du rôle propre des laïcs dans ces sujets techniques. L’Evangile
n’est pas un petit livre rouge.
Mais il ajoute :
« Je voudrais simplement que nous profitions de ce temps pour vous
proposer quelques réflexions et vous inviter à prendre un peu de recul
par rapport aux événements ». « Je vous disais que nous vivions
une crise qui exprime une anxiété par rapport à l’avenir. Il me semble
que cette anxiété doit nous faire réfléchir sur la manière dont nous nous
représentons l’avenir. Qui a les solutions de l’avenir ? (…) Quelle
est notre espérance ? Pour beaucoup, la seule espérance qui les motive
est celle de la sécurité : sécurité de l’emploi, sécurité du niveau
de vie, sécurité de la santé, etc. Mais qui peut vous laisser croire,
ou vous faire croire, qu’il vous apportera ces garanties ? Honnêtement,
je ne crois pas que quiconque aujourd’hui puisse vous garantir cette sécurité,
pas plus que vous assurer que vous aurez un niveau de vie comparable à
celui de vos parents ». Sage mise en garde contre les marchands de
démagogie. Sage reconnaissance de l’incertitude de toute vie économique
et du fait que personne ne puisse garantir la sécurité absolue. Ce serait
d’ailleurs nier la mobilité qui fait la vie économique, à commencer par
celle de nos choix de consommateurs.
« Derrière
cette promesse en trompe-l’oeil, il y a un jugement qui se dessine sur
les valeurs communément admises dans notre société. La question radicale
est de savoir à quoi nous accordons le plus de prix et ce qui peut vous
conduire à une véritable maîtrise de votre vie et à un accomplissement
de vos capacités, à un équilibre qui vous permette de connaître le bonheur.
Pas seulement un petit bonheur mesurable par les sécurités du contrat
social, pas seulement le bonheur d’un CDI ou d’une profession protégée,
mais le bonheur réel et profond qui donne la joie d’être au monde et de
vivre ».
« Ce bonheur
là, personne ne peut l’apporter tout cuit sur un plateau avec le talisman
d’un diplôme. Il faut le construire chaque jour ». « Nous
avons la chance très rare de vivre dans un pays de liberté et de démocratie.
La liberté et la démocratie se méritent et se construisent par notre engagement
à les rendre possibles et effectives ; pour qu’elles soient vivables,
il faut que des hommes et des femmes de conviction soient déterminés à
s’engager pour les soutenir et les faire grandir ».
« Quand
on me dit que les AG sont manipulées et les décisions arrachées par des
minorités d’influence, je me demande si on n’abandonne pas le terrain
en laissant dépérir les organisations démocratiques. Des hommes et des
femmes de votre âge, et culturellement bien moins équipés que vous, ont
combattu et combattent parfois jusqu’au don de leur vie pour obtenir des
élections démocratiques et promouvoir un fonctionnement social qui respecte
aussi les minorités. Le blocage des institutions démocratiques, l’intimidation,
le vote forcé, les décisions enlevées à l’arraché, la destruction des
outils intellectuels, livres et instruments de travail, tout cela a fonctionné
en Europe au XX° siècle, en Allemagne et en Russie. Notre démocratie devrait
avoir honte de voir ressurgir en son sein les fantômes des totalitarismes ».
Voilà un évêque qui appelle un chat un chat et le totalitarisme par son
nom.
Puis cette réflexion
sur les médias : « Où est la véritable sagesse quand le zoom
de la caméra donne à des événements partiels une dimension internationale
et laisse dans l’ombre beaucoup de réalités qui ne l’intéresse pas ? ».
Et enfin la conclusion : « Est-ce que nous sommes prêts à faire
confiance à Dieu et à risquer nos sécurités dans le service de nos frères ?
(…) Si vous choisissez la sécurité garantie par la société, j’espère que
vous savez ce que vous faites et que vous assumerez vos déceptions ».
Bref, « l’avenir ne se garantit pas, il se construit ». Voilà
qui donne un peu de hauteur au débat et qui nous change des « sermons »
de la CGT
et de l’UNEF.
Le 7 Avril 2006
|