BENOIT XVI : « NOUS N’AVONS PAS BESOIN D’UN ETAT QUI  REGENTE ET DOMINE TOUT »

Par Jean-Yves NAUDET (1)


La première encyclique du Pape BENOIT XVI - Deus caritas est, Dieu est amour- était attendue. Elle ne décevra pas tous ceux qui savaient le Pape aussi bien philosophe que théologien. C’est une longue et belle méditation, sur l’amour de Dieu et la charité, que les théologiens ne manqueront pas de commenter et qui s’adresse, au delà des Chrétiens, à tous les hommes de bonne volonté.

Qui ne serait sensible, en particulier, à une réflexion sur le vrai sens de l’amour humain, le Pape rappelant que le christianisme n’est pas l’adversaire « de la corporéité », mais aussi que « l’éros rabaissé au sexe devient une marchandise, une simple chose que l’on peut acheter et vendre ; plus encore, l’homme devient une marchandise ». Et le Pape n’hésite pas à affirmer : «  Oui, l’éros veut nous élever en extase vers le divin, nous conduire au-delà de nous-même, mais c’est précisément pourquoi est requis un chemin de montée, de renoncement, de purification et de guérison ». Oui, comment être insensible à cette méditation sur l’amour, « le terme amour étant devenu aujourd’hui un des mots les plus utilisés et aussi un des plus galvaudés », L’archétype de l’amour par excellence étant « l’amour entre homme et femme ».

Mais on ne sera pas surpris qu’au delà de cette méditation sur Dieu, l’homme et l’amour, le nouveau Pape aborde plus directement des questions de société, même si ce n’est évidemment pas l’essentiel de son propos dans cette encyclique. En particulier, on notera que BENOIT XVI consacre les paragraphes 26 à 29, sous le titre « justice et charité » à la Doctrine sociale de l’Eglise. Que le Pape, dans un texte qui n’est pas a priori sur les sujets  de société, parle aussi nettement de la Doctrine sociale de l’Eglise, montre à l’évidence l’importance qu’il y attache et cela le relie encore plus à son prédécesseur, JEAN-PAUL II qui a tant fait, de Laborem excercens à Centesimus anus, en passant par Sollicitudo rei socialis, pour remettre à l’honneur cette doctrine sociale de l’Eglise. Que tout cela intervienne au moment où, à la demande de JEAN-PAUL II, était sorti un compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, dont la traduction en français est parue il y a quelque mois (2), n’est pas sans signification. L’Eglise ne peut se taire face aux questions de société.

On ne sera pas non plus surpris de voir BENOIT XVI, qui, à l’époque où il était le cardinal RATZINGER, avait mis en garde contre les dérives marxistes de la théologie de la libération, notamment en Amérique latine, appeler les choses par leur nom et citer explicitement le marxisme, qui, depuis le dix-neuvième siècle, avait « soulevé une objection contre l’activité caritative de l’Eglise », le marxisme affirmant que les œuvres de charité seraient en réalité pour les riches une manière de se soustraire à l’instauration de la justice. Au contraire, tout en rappelant les exigences de la recherche de la justice, « norme fondamentale de l’Etat » le pape réhabilite au plus haut niveau la charité et donc la redistribution volontaire, l’amour personnel et préférentiel pour les plus pauvres. Le pape ne mâche pas ses mots et va jusqu’à affirmer, avec Saint AUGUSTIN, qu’un « Etat qui ne serait pas dirigé selon la justice se réduirait à une bande de vauriens ».

Le pape, dans ces paragraphes consacrés à la doctrine sociale de l’Eglise, rappelle la distinction, faite par le Christ, entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu. Il écarte ainsi toute tentation théocratique, car « L’Etat ne peut imposer la religion, mais il doit en garantir la liberté, ainsi que la paix entre les fidèles des différentes religions ». Mais l’Etat ne peut non plus nier l’expression sociale de la foi chrétienne et doit la respecter.  De plus, « la justice est le but et donc aussi la mesure intrinsèque de toute politique ».

Cela signifie-t-il pour autant que l’Eglise doive s’occuper de tout ? BENOIT XVI rappelle que « l’Eglise ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’Etat. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice ». Voilà pourquoi, dans sa doctrine sociale, l’Eglise propose des critères de discernement éthique en vue du bien commun.

Mais cela signifie-t-il que l’Etat lui-même doive s’occuper de tout, comme on a un peu tendance à le voir aujourd’hui ? Et là, BENOIT XVI donne le point de vue de l’Eglise en deux phrases d’une grande clarté ( § 28) : « L’Etat qui veut pourvoir à tout, qui absorbe tout en lui, devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut assurer l’essentiel dont l’homme souffrant - tout homme- a besoin : le dévouement personnel plein d’amour. Nous n’avons pas besoin d’un Etat qui régente et domine tout, mais au contraire d’un Etat qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide ».

Bref, il n’y a pas d’ordre politique parfait et « il n’y a aucun ordre juste de l’Etat qui puisse rendre superflu le service de l’amour ». Ce texte rappelle les propos de JEAN-PAUL II dans Centesimus annus (§48), condamnant les dérives de l’Etat de l’assistance, c’est à dire de l’Etat providence. Ces affirmations sont essentielles, au moment où tant d’hommes, face aux dérives de nos sociétés, se tournent inconditionnellement vers l’Etat. Les Papes nous rappellent, surtout avec le principe de subsidiarité, qu’il ne faut pas tout attendre de l’Etat et que chacun de nous est en charge du bien commun, tout particulièrement dans le domaine de la charité.

Que ce soient les Papes de la période post-communiste, après la chute du mur de Berlin en 1989, mettant fin au tout-Etat, qui nous rappellent cela n’est pas sans signification. JEAN-PAUL II avait réconcilié l’Eglise et l’économie de marché et rappelé les exigences éthiques de nos sociétés libres. BENOIT XVI se situe dans la même ligne et appelle chacun à agir, au service des autres, au lieu d’attendre tout d’un « Etat qui régente et domine tout ». Mais cet appel à la responsabilité et à la liberté personnelle, qu’on ne s’y trompe pas, est exigeant. Loin d’être un appel à la passivité, il est un appel à l’action humaine, à l’action d’hommes  libres et responsables au service de leurs frères.

 

Le 3 Février 2006

 

 

(1) : Professeur à l’université Paul Cézanne (Aix-Marseille III) et Président de l’association des économistes catholiques

(2)  : L’association des économistes catholiques et la fondation de service politique organisent, à l’occasion de la parution en français du compendium sur la doctrine sociale de l’Eglise, un colloque ouvert à tous, samedi 4 février, à partir de 9h30, dans les locaux de la paroisse Saint Léon, 11 rue du cardinal Amette (15°). Renseignements : jean-yves.naudet@univ.u-3mrs.fr