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Le Prix Nobel attribué la semaine dernière
à Robert AUMANN et Thomas SCHELLING a également valeur de consécration
de la théorie des jeux comme instrument d’analyse de la science économique.
Après NASH, autre lauréat, nos deux économistes ont acquis une grande
notoriété dans leur spécialité. Si je connais mal les écrits de SCHELLING,
en revanche j’ai suivi le travail d’AUMANN depuis
environ vingt-cinq ans (même si je n’avais pas toujours les compétences
suffisantes pour en comprendre toutes les subtilités). Je peux donc, avec
prudence, vous inviter à une réflexion sur la philosophie de la théorie
des jeux, en restant à un niveau de généralité tel que point ne sera besoin
pour vous de maîtriser le langage technique de la science économique contemporaine
–vous allez le voir.
1° Ces théoriciens s’intéressent aux problèmes
de la décision dans l’incertitude. Il est vrai que l’incertitude est inhérente
à l’activité économique. Le résultat d’une décision, qu’il s’agisse du
choix d’un consommateur ou de la stratégie d’une entreprise, dépend nécessairement
d’un grand nombre d’évènements que ne maîtrise pas le décideur. Voilà
pourquoi depuis Maurice ALLAIS, von NEUMANN
et MORGENSTERN, on a placé les problèmes de décision dans un univers probabiliste :
faute de savoir ce qui va se passer, on pose des hypothèses sur ce qui
pourrait se passer, et on leur attribue des probabilités – connues elles-mêmes
avec approximation. La méthode remonte d’ailleurs à des mathématiciens
du XVII° siècle comme Thomas BAYES ou Jacques de BERNOUILLI. On a ainsi
l’impression de pouvoir réduire, sinon éliminer, l’incertitude. On peut
au moins la gérer.
Cette impression semble à d’autres économistes
tout à fait trompeuse. L’école autrichienne, à laquelle j’appartiens,
conclut en effet à « l’incertitude radicale », celle que rien
ne pourrait vaincre. Après HAYEK et sa théorie de la connaissance, c’est
SHACKLE qui a insisté sur ce thème : on ne peut probabiliser
que des hypothèses existantes, or au moment-même
où il fait son choix, le décideur ne peut connaître toutes les hypothèses
possibles, car beaucoup n’apparaîtront qu’après que la décision ait été
prise. Comment connaître l’évolution du marché de la grande distribution
quand on estime que plus de la moitié des produits que nous consommerons
dans dix ans ne sont pas encore découverts, ni même imaginables aujourd’hui ?
2° Ces théoriciens s’intéressent à des situations
dans lesquelles il y a des intérêts a priori contradictoires, situations
qui conduiront soit à une coopération soit à une « guerre ».
Ainsi SCHELLING a-t-il écrit « La stratégie du conflit », traitant
de la course aux armements, tandis que AUMANN (qui enseigne à Jérusalem)
pronostique le futur des relations entre Israëliens et Palestiniens. Pour ce faire, ils doivent imaginer
des scénarios et les assimiler à « une infinité de jeux répétés ».
L’inconvénient c’est d’abord qu’en économie les jeux se répètent rarement.
On peut même soutenir, avec HAYEK et MISES, qu’ils ne se répètent jamais.
Il y a à cela une bonne raison : les hommes agissent sans cesse et
par leurs actions modifient les données du jeu. Ce n’est qu’après que
la décision ait été prise que l’on peut mesurer son impact, et cela fournit
une nouvelle information pour la prochaine décision à prendre : il
n’y a donc jamais deux situations historiques semblables, puisque le seul
fait qu’il y en ait eu une première fera que la seconde ne sera plus la
même. D’autre part, en économie la coopération et l’échange sont les principes
fondateurs, parce que depuis Adam Smith on sait que ce sont les conditions
du succès. HAYEK explique cela par la diffusion du savoir. Or la théorie
des jeux implique qu’une partie de l’information est masquée, et que la
solution dépendra de la façon dont l’autre saura que l’on sait ou que
l’on ne sait pas. Voici donc les relations entre les hommes régies non
plus par le contrat et le tâtonnement, mais par la spéculation concernant
le comportement de l’autre joueur. Dans une logique du libre échange tous
les « joueurs » gagnent simultanément. Mais il est vrai que
ce gain est subjectif, ce que la théorie des jeux évacue forcément puisque
le jeu est impersonnel.
Pourquoi vous dire tout cela ? Simplement
pour évoquer par contraste la solution de HAYEK et des Autrichiens :
pour que l’harmonie sociale existe, il faut que des institutions soient
en place, et diminuent les chances de se tromper sur la façon dont les
gens vont se comporter : vont-ils respecter la parole donnée, exécuter
leurs obligations, ne pas tricher ni voler ? L’économie n’est pas
un jeu, mais exige une règle du jeu. C’est cette dimension institutionnelle
de la vie économique qui échappe à la théorie de jeux. C’est aussi sa
dimension humaine, car les règles du jeu n’existent que comme le résultat
de la longue expérience sociale, qui nous amène peu à peu vers ce qui
est conforme à la nature de l’être humain, à sa personnalité et à sa dignité.
Le 25 Octobre 2005
Jacques Garello
Pr Emérite à l’Université Paul Cézanne
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