« AVIATOR » : LE VRAI MOTEUR DU REVE AMERICAIN

Emmanuel MARTIN


Voilà un film qui fait du bien ! Avec Leonardo Di Caprio en tête d’affiche certains pouvaient craindre un film aux clichés un peu trop hollywoodiens (et alors ? pourrait-on rétorquer). Mais de manière assez ironique, en filmant la vie trépidante de Howard Hughes, un géant de la production hollywoodienne et de l’aviation des années 20 aux années 40, Martin Scorsese réussit là un (autre) coup de maître hollywoodien. Si on reste charmé justement par les paillettes du Hollywood de ces années-là, on s’amuse d’en voir les dessous précieux et ridicules. Cependant, on est tout bonnement scotché par le trait principal du film : son esprit profondément et passionnément américain. Même si la maladie mentale du héros, une espèce de phobie des germes doublée d’une agoraphobie, prend une grande place dans le film et touche forcément le spectateur, c’est bien le génie créateur et rationnel du héros américain qui fait la marque du film. Il nous rappelle que les Etats-Unis se sont élevés au rang qu’ils tiennent aujourd’hui par la force d’hommes obstinés et acharnés, et non pas par l’Etat. Les Etats-Unis sont avant tout une nation d’individus libres, bien plus qu’un Etat-nation. 

L’entrepreneur, source du progrès. 

Le film s’ouvre avec le difficile tournage de la superproduction de l’époque, dirigée par Howard Hughes, Hell’s Angels, retraçant les batailles du ciel de la première guerre mondiale. Hughes n’est pas un producteur - directeur comme les autres. Il veut le meilleur. Ainsi, parce qu’il a besoin d’avions plus rapides pour filmer avec plus de rendu ses scènes, Hugues se lance peu à peu dans la recherche en aviation ; il en arrive même à construire l’avion le plus rapide au monde à l’époque. Parce qu’avant que le film soit fini, le cinéma parlant fait son apparition, Hughes veut donner au public le meilleur et sonorise entièrement son film ! Quand T.W.A. se trouve dans l’incapacité financière d’acheter les avions qu’il a produits, Hugues décide tout simplement de racheter la compagnie parce qu’il sait que ses avions sont les meilleurs. Les rêves de Hugues sont dirigés vers la satisfaction du juge ultime : le consommateur. L’obsession systématique de rendre le meilleur service possible à ses concitoyens et l’engagement de sa fortune personnelle en font l’antithèse parfaite de l’image habituelle du « greedy capitalist ». Howard Hughes n’est pas non plus un de ces soi-disant génies vivant de subventions publiques et qui produisent de l’inutile à la chaîne : c’est un véritable entrepreneur. Ses rêves sont mis en premier lieu au service des autres. 

Scorsese filme superbement la passion entrepreneuriale, le goût violent du travail acharné, de l’accomplissement, l’obstination du génie suintant la transpiration et le cambouis. Le film nous donne là, aux milieux des pellicules, des avions et des millions de dollars, l’essence profonde du rêve et du défi américains. C’est la nature même du progrès -et sa source intarissable : l’homme- qui nous est projetée de manière éblouissante durant 2h45. Celui qui fait bouger le monde, son moteur premier, l’Atlas, le voilà : c’est l’entrepreneur. On suit avec passion l’énergie déployée constamment par cet homme qui refuse tout obstacle à l’accomplissement de son rêve, de sa volonté. On le voit faire avancer la technologie, faisant lui-même les essais aéronautiques, on le voit simplement mais véritablement faire progresser la civilisation. Le spectateur perçoit à quel point le travail de l’entrepreneur est source de bienfaits. Evidemment le film se concentre sur cet entrepreneur « héros », aux qualités hors du commun ; et cette peinture cinématographique proche de la peinture théorique de l’économiste Joseph A. Schumpeter ne doit cependant pas nous faire oublier que tout entrepreneur œuvre, dans la recherche de son propre accomplissement, pour le bien-être de tous.  

Un œil délicieusement critique sur la gauche caviar pseudo-intello 

Un des petits régals du film se déguste lors d’une scène où Hugues rend visite à la famille de la très démocrate Katherine Hepburn (jouée par Kate Blanchett) , sa petite amie. La famille est visiblement très riche. Et très à gauche. « Nous sommes tous des socialistes dans cette maison ». Evidemment avec l’ouverture d’esprit qu’on connaît aux gauchistes « qui ont tout compris », il est interdit de critiquer Roosevelt ! Sous peine d’exclusion. Quand Hugues tente d’expliquer son business et surtout sa passion, on lui coupe la parole pour changer de sujet. Tout cela n’est en effet que vil matérialisme pour des esprits ouverts qui n’apprécient que l’art abstrait et ne « lisent que des livres » et surtout pas des magazines financiers. L’argent est en effet une chose si répugnante pour des gens aussi chics : il ne faut pas en parler, surtout pas à table ! Hugues, à bout de nerfs durant ce repas démocrate très anti-démocratique, rappelle à ses hôtes insupportables qu’ils ne soucient pas d’argent et de comment en faire, tout simplement parce qu’ils en ont toujours eu et sur ce, quitte la table. On jubile à la peinture satirique de l’incohérence puante de ces gens donneurs de leçons, vulgaire collection de minables se prenant pour des intellectuels, vivant de l’argent qu’ils n’ont pas gagné, s’empressant de cracher sur ceux qui le gagnent, eux, en faisant avancer la civilisation, en créant 

Une belle analyse du « marché politique » 

Howard Hugues est rapidement confronté à son concurrent Juan Trippe (Alec Baldwin), qui dirige Pan Am. Alors que Hugues, qui a racheté T.W.A., envisage de constituer les premières lignes régulières internationales, Trippe tente de le freiner en corrompant le sénateur du Maine. Trippe fait écrire une proposition de régulation accordant tout bonnement un monopole à la Pan Am et la remet dans les mains du sénateur. Ce dernier n’aura de cesse d’enfoncer Hugues, bien sûr dans le but officiel de promouvoir le bien commun. Tous les clichés émergent alors : la concurrence n’est bonne que dans certains cas, les riches entrepreneurs qui réussissent ne sont que des rapaces qui agissent contre les intérêts du public, il faut des réglementations. On se croirait au procès Microsoft ! Scorsese rend avec précision les mécanismes de ce que les économistes appellent parfois le « marché politique ». La fonction législative étant de plus en plus étendue parce que les limites constitutionnelles ont depuis longtemps été outrepassées en la matière, les « faiseurs de droit », ce sont désormais les hommes politiques. Ces derniers étant tous corrompus ou corruptibles, le spectateur voit défiler la magouille institutionnalisée, celle qui, sous son voile mensonger de bienfaitrice de l’humanité, la réduit en esclavage et étouffe ses créateurs, ceux qui la font véritablement progresser.  

Un message moral très décalé…en France ? 

Notre belle France aux trottoirs et terroirs encrottés, patrie de l’irresponsabilité patentée et institutionnalisée, que va-t-elle donc penser de ce film ? Le message profondément moral véhiculé par ce divertissement doit désormais échapper à la plupart de nos concitoyens. A l’heure où l’on refuse de travailler une demie-heure de plus par semaine parce que « les 35 heures c’est sacré », à l’heure où l’on fait grève pour un oui ou pour un non, à l’heure où l’on enseigne l’incohérence suprême que travailler plus est un mal mais qu’il faut que tout le monde ait un emploi, à l’heure où la France sombre dans le pourrissement le plus exécrable que peut-on voir dans ce film ? Les intellectuels de gauche et critiques de cinéma, policiers de la pensée, y verront sans doute une autre frasque hollywoodienne, bien filmée, touchante par la maladie du héros, mais sans doute pas plus ; et encore, s’ils couvent le film d’un regard bienveillant, c’est qu’il y a Scorsese. Toute la dimension morale du travail, de la créativité, de la concurrence, tout cet aspect civilisateur de l’homme entrepreneur, si bien décrit par Ayn Rand dans ses romans, tout cela échappera sans doute complètement au spectateur français moyen. A moins que cela suscite en lui le réveil ou la germination d’une certaine idée de la liberté et de la responsabilité. 

Le 15 Février 2005