RTT : PROGRES PARTAGE OU NAUFRAGE COLLECTIF ?

 

Jacques Garello*
Le Figaro du 22 Juillet 2004


Pour ou contre la réduction du temps de travail? La question ne doit pas se poser en ces termes, parce que la RTT peut être la meilleure ou la pire des choses, suivant qu'elle est naturelle ou artificielle. Naturelle, c'est une des façons possibles de partager le progrès social permis par les gains de productivité. Artificielle, elle conduit à la perte de compétitivité, à l'aggravation du chômage et de la pauvreté: un vrai naufrage collectif.

Aujourd'hui en France, sommes-nous en train de récolter la moisson ou de manger le blé en herbe?
Entre 1913 et 1917, Henry Ford développe le travail à la chaîne. Les gains de productivité ainsi réalisés permettent, d'une part, d'abaisser le prix de vente de la Ford T de 825 dollars à 245 dollars et, d'autre part, de verser des salaires très élevés aux ouvriers: mieux payés, ils pourront devenir des clients pour des voitures au prix désormais accessible. A la fois producteur et consommateur, l'ouvrier trouve doublement son compte dans la politique Ford.

Cette histoire bien connue illustre le problème du partage des fruits de la croissance économique. Dans ce partage, il y a deux choix successifs à faire: entre producteurs et consommateurs d'abord, puis entre les formes de rémunération des producteurs. Le premier choix est dominé par la considération de la compétitivité, le second, par celle de la productivité. Ainsi la RTT que j'appelle «naturelle» est-elle doublement en balance: avec les exigences de la clientèle qui s'expriment sur le marché, avec les contraintes de la gestion de l'entreprise. RTT ou baisse des prix ? Le choix doit logiquement dépendre du degré de concurrence existant sur le marché du produit considéré.

Le consommateur est en position de force chaque fois que la concurrence actuelle ou potentielle est très active ; c'est au contraire le producteur qui est le grand bénéficiaire des situations de monopole protégé. Relisons Bastiat : «La concurrence est cette force humanitaire qui arrache le progrès, à mesure qu'il se réalise, des mains de l'individualité pour en faire l'héritage commun de la grande famille humaine (1).»

Humanitaire, mais impopulaire : la concurrence n'est pas aimée des producteurs, qui préfèrent voir leurs efforts immédiatement récompensés plutôt que de se serrer la ceinture pour garder la clientèle. Henry Ford avait pu largement rétribuer son personnel parce que son innovation lui assurait (au moins provisoirement) une avancée décisive sur ses compétiteurs. Aujourd'hui, Henry Ford s'appelle Ching Li-lee, l'innovation se diffuse en un temps très court et dans un espace sans frontières. L'exigence de compétitivité se rappelle à tout instant, la marge de manoeuvre du producteur est très faible.

RTT ou autre forme de retour pour les producteurs ? Voici un autre choix. D'une part, les travailleurs ne sont pas les seuls qui concourent à la productivité, une partie doit retourner à l'investisseur et à l'entrepreneur (ou à l'actionnaire) pour assurer la pérennité et le développement de l'entreprise. D'autre part, les travailleurs peuvent bénéficier soit de salaires plus élevés, soit de réductions du temps travail. Voilà pourquoi on associe volontiers RTT à un gel des salaires, et on calcule l'équivalent en hausse des salaires d'une RTT. Le chiffre couramment avancé pour les 35 heures en ferait l'équivalent d'un surcoût du travail (salaires plus charges) de 11,4%. Dans un contexte de haute productivité et de haute compétitivité, on peut jouer sur tout le registre des retours. Différemment, il faut se résoudre soit à freiner la croissance des revenus, soit à réduire le temps de travail. On s'aperçoit alors, comme c'est le cas aujourd'hui en France, que l'on a davantage de temps libre, mais pas d'argent pour en profiter réellement. Et le pouvoir d'achat s'amenuise progressivement...

Il y a donc une logique économique de la RTT : son opportunité doit toujours se mesurer à l'aune de la compétitivité et de la productivité.

Or, de toute évidence, cette logique n'est pas respectée, et la RTT qui a été décrétée par le législateur français est totalement artificielle. S'agit-il de la productivité ? Globalement, la productivité française, qui augmentait de 2,5% par an entre 1983 et 1990, n'a progressé que de 1% entre 1990 et 1995 et de 0,5% entre 1995 et 2002 (pendant la même période, elle augmentait de plus de 5% aux Etats-Unis). Pis encore, voici que les statisticiens de l'Insee mettent en cause la RTT, qui, «engagée depuis 1996, expliquerait à elle seule une baisse de 5,6% de la productivité par tête sur la période 1996-2002».

Non seulement la RTT n'a pas pris assise sur une meilleure productivité, mais elle a contribué à la dégrader. Faut-il s'en étonner ? La RTT a désorganisé le travail dans un très grand nombre d'entreprises (et de services publics, comme les hôpitaux), mais aussi elle a peu à peu créé une démotivation des salariés à tous les niveaux de responsabilité. A la manière de certains Japonais qui prônent aujourd'hui la doctrine du «non-effort», le sentiment se répand chez certains que le travail n'est qu'une forme comme une autre d'occupation et qu'on peut s'en dispenser tout en vivant très bien.

Formule purement utopique, à moins que l'on admette que l'on peut durablement vivre au détriment des autres. La RTT est alors une forme de redistribution. Redistribution au détriment de ceux qui continuent à travailler 60 heures par semaine pour assurer la survie de leur entreprise ou de leur emploi, redistribution au détriment de la totalité des contribuables puisqu'il a fallu «compenser» le coût de la RTT pour les entreprises par des allégements de charges sociales inscrits au budget de la nation. La RTT est un luxe que les gouvernants ont voulu offrir à certains Français avec l'argent des autres. Les efforts sont taxés, le non-effort est subventionné : injustice sociale majeure.

Cette injustice se transforme en faillite généralisée quand la compétitivité entre en ligne de compte. Le classement mondial de la compétitivité (Institute for Management Development de Lausanne) nous situe en 2004 au 30e rang sur 60 nations développées, nous étions jadis dans les 15 premiers.

Par exemple, le coût de l'heure de travail est de 20,80 dollars chez nous, contre 2 dollars dans les pays Baltes. Certes, la RTT n'est pas seule en cause, mais elle contribue fortement à faire du territoire français et des produits français des repoussoirs.

Certains spéculent sur une «harmonisation sociale européenne» pour neutraliser la concurrence et sauver les entreprises dont la compétitivité est insuffisante. Mais imagine-t-on les Baltes et les autres partenaires de l'Union sacrifier leurs perspectives de croissance pour pérenniser les avantages de quelques privilégiés français ? La menace de la délocalisation et de la suppression d'emplois est donc inéluctable. Elle a déjà inspiré des réactions réalistes de la part de nombreux salariés. En Allemagne, le groupe Siemens, bientôt imité par DaimlerChrysler, Bayer, Linde, a décidé de relever le volume hebdomadaire d'heures de travail sans modification de salaires. Chez nous, le personnel de Bosch s'est prononcé à une large majorité en faveur d'un «assouplissement» des 35 heures qui signifie en fait une réduction de la RTT : ces gens n'ont rien à attendre d'une RTT qui menace leur emploi, ils préfèrent que leur entreprise ne se délocalise pas et qu'une partie de la productivité se transforme en investissements.

Cette dernière affaire indique bien dans quelle direction on devrait orienter la RTT : qu'elle redevienne un libre choix au niveau de chaque entreprise, un choix éclairé par les considérations de la productivité et de la compétitivité. Faute de respecter ces exigences, la RTT s'écartera de plus en plus de la logique économique et conduira à coup sûr à la régression sociale dans un avenir très prochain. Ne perdons plus notre temps avec ce genre de RTT : elle nous fera perdre aussi notre argent et notre emploi.

 

*  Professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille III, président de l'Aleps, 35 avenue Mac-Mahon, 75017 Paris.