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LE COMMERCE EQUITABLE CHERCHE
SON JUSTE PRIX*
Jean-Yves Naudet*
Le commerce équitable est à la mode. Il a même sa Quinzaine, ouverte
ce 1er mai, destinée à sensibiliser les consommateurs à sa cause. Il n’est
pas négligeable sur un certain nombre de produits tels que le café, le
thé ou le chocolat. Il faut donc se pencher, avec discernement, sur ce
phénomène.
Les bonnes intentions ne sont pas en cause. La plupart des acteurs du
commerce équitable sont des hommes de bonne volonté. Qui ne souscrirait
à des objectifs de justice et de développement ? Cela explique que les
catholiques soient nombreux à soutenir de telles opérations et s’engagent,
parfois un peu rapidement, dans la bataille du commerce équitable. Comment
pourrait-on reprocher à des chrétiens de chercher à soulager la misère
du monde ?
Ensuite, l’essentiel est que le commerce équitable soit un commerce. Cela
signifie que l’on a enfin compris que les échanges extérieurs bénéficient
à tous et que le commerce est la meilleure forme d’aide. Le message de
Jean-Paul II dans Centesimus annus (§ 33) a enfin été compris : " Il n’y
a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait, pour
les pays les plus pauvres, qu’ils restent isolés du marché mondial et
ne comptent que sur leurs propres forces. L’expérience de ces dernières
années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux
de l’activité économique sur le plan international ont connu la stagnation
et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont
réussi à y entrer. "
Ce sont les altermondialistes qui sont opposés
aux échanges et au commerce, pas l’Église. Et
ceux qui veulent instaurer un commerce équitable doivent poser comme un
postulat qu’il s’agit bien d’un commerce et d’un libre commerce. Lui seul
permettra de sortir le tiers-monde de sa misère.
Mais il y a aussi l’idée, dans le commerce équitable, que le commerce
international ne saurait être laissé aux seuls mécanismes du marché. Et
pourtant, comme le note encore Jean-Paul II (CA § 34), " il semble
que, à l’intérieur de chaque pays comme dans les rapports internationaux,
le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les
ressources et répondre efficacement aux besoins ". Et ce n’est
pas seulement une question technique, c’est d’abord une réponse éthique,
qui fait partie de ce que le pape appelle les " avantages solides
" des mécanismes du marché : ceux-ci, en effet, " placent
au centre la volonté et les préférences de la personne qui, dans un contrat,
rencontrent celles d’une autre personne " (CA § 40). Oui, dans
un marché libre, dans un contrat libre, ce sont deux volontés libres qui
se rencontrent, et c’est ce qui fait la supériorité éthique du marché.
Valeur objective ou subjective ?
Car, on l’oublie souvent, dans un échange, il y a toujours une dimension
volontaire : nul n’est obligé d’échanger et, s’il le fait, c’est qu’il
y a trouvé un intérêt. Il y a deux gagnants dans un échange libre. Or,
dans le commerce équitable, il y a l’idée que le prix de marché n’est
pas un juste prix. Qu’il faut, par un mécanisme quelconque, négocier l’échange
à un prix plus élevé, pour satisfaire le besoin de justice de la part
du vendeur. Mais cette analyse repose sur l’idée qu’il y a une valeur
objective à l’échange, c'est-à-dire que le juste prix est un résultat.
C’est un problème qui a agité tout le Moyen Âge et il est vrai que certains
scolastiques pensaient qu’il existait un juste prix objectif, suivant
en cela une théorie objective de la valeur. Mais la seule valeur objective,
totalement inacceptable sur le plan moral, c’est la valeur travail, qui
sera défendue au XIXe siècle par Marx et plus
tard par les marxistes. Si la valeur travail est juste, alors il y a bien
un prix objectif qui est également juste.
Mais le réalité est différente, comme l’ont montré les scolastiques tardifs
de l’école de Salamanque, qui ont su résoudre ce problème : la valeur
est subjective. Chacun de nous accorde une valeur différente aux biens
et si ce bien ne correspond pour moi à aucun besoin, à aucune nécessité,
sa valeur sera nulle, même s’il a coûté cher à produire : on ne produit
pas pour produire, on ne produit pas pour satisfaire le producteur, on
produit pour répondre au besoin d’une autre personne. Personne ne peut
donc dire à l’avance quel est le juste prix, et moins encore une instance
étatique ou supranationale. Seul le marché permet de découvrir le juste
prix. Car ce que l’école de Salamanque a montré, c’est que le juste prix
n’est pas un résultat, mais un problème de conditions ; ce n’est pas une
justice de résultat, c’est une justice de procédure. Le prix est juste
quand les conditions de fonctionnement du marché sont justes, c'est-à-dire
quand le marché est libre, ouvert, sans fraude, sans monopole, sans manipulation,
bref quand il s’agit d’un marché de concurrence.
Personne d’autre que le fonctionnement du marché, s’il est vraiment libre,
ne peut déterminer le prix. Prétendre le contraire, c’est vouloir revenir
aux prix administrés, c'est-à-dire à la fixation des prix par une instance
politique. Et que cette instance soit internationale ou supra étatique
ne change rien au fait qu’elle établira ce que Jacques Rueff appelait
un " faux prix " et un faux prix conduit forcément à de fausses
(et mauvaises décisions) : un prix arbitraire plus élevé que le prix de
concurrence stimule l’offre, décourage la demande et aboutit à des surproductions
artificielles. La politique agricole commune nous en fournit chaque jour
des exemples au niveau de l’Union européenne.
Est-ce cette politique que les tenants du commerce équitable veulent étendre
au niveau de tout le commerce mondial ? Le prix n’est pas un élément arbitraire,
mais traduit les réalités objectives des raretés sur les marchés. C’est
un vecteur d’informations qui ne doivent pas être faussées.
Deux courants inconciliables
En réalité, il y a dans les thèses du commerce équitable deux courants
inconciliables.
L’un est composé de ceux qui veulent, en conscience, agir pour le bien
des producteurs du tiers-monde. Ceux-là sont prêts, sur une base volontaire,
à payer librement un surcroît de prix, pour aider les producteurs. Il
n’y a là aucune objection, c’est librement consenti de part et d’autre
et rien ne nous interdit de surpayer si nous le voulons les produits pour
transférer une aide à nos frères du tiers-monde : c’est une forme de solidarité
volontaire tout à fait honorable et conforme à l’éthique.
Mais il y a dans ces thèses un autre courant qui, lui, camoufle
mal ses arrières-pensées. Il est fondamentalement
hostile au libre marché et veut remplacer le marché par des mécanismes
internationaux de régulations, étatiques ou supra étatiques, c'est-à-dire
par ce qui a échoué partout dans le monde : un organisme politique décidant
arbitrairement de fixer prix et (ou) quantités. Et là, l’opposition au
marché ne se fait pas pour de bonnes raisons, mais pour des raisons idéologiques.
Ce courant-là est proche de l’altermondialisme
et sous des prétextes faussement altruistes vise à détruire l’économie
libre, au nom d’une idéologie.
Or ceux qui veulent sincèrement le bien des peuples du tiers-monde doivent
savoir qu’il " ne s’agit pas non plus de détruire des instruments
d’organisation sociale qui ont fait leurs preuves, mais de les orienter
en fonction d’une juste conception du bien commun " (Jean-Paul
II, CA § 58). Et le marché libre en fait partie, l’expérience des pays
de l’Est ne le montre que trop, de même que l’échec des manipulations
du marché à l’Ouest, des instruments d’organisation
sociale qui ont fait leurs preuves.
Le souci légitime des plus démunis, présent dans le commerce équitable,
ne doit pas nous faire oublier le nécessaire discernement face aux solutions
trop simplistes pour être totalement innocentes ou efficaces. La réalité
économique et sociale est toujours plus complexe qu’il n’y parait.
Le 10 Mai 2004
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Article paru sur le site www.libertépolitique.com
Jean-Yves Naudet
est Professeur à l’université d’Aix-Marseille III, Président de l’Association
des économistes catholiques.
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