LE CREDIT DES ETATS EST BIEN ENTAME


Face à la crise dont ils étaient largement responsables, les Etats ont bombé le torse : on allait voir ce qu’on allait voir ! Depuis deux ans, le cri de victoire n’a cessé de retentir : « C’est le grand retour de l’Etat !». Dans ses valises, l’Etat a ramené Keynes, les politiques de relance, les déficits, voire la préférence nationale.

Mais, comme disait Lénine, les faits sont têtus, et peu à peu la réalité s’impose : pour en finir avec le système capitaliste ancien et instaurer un capitalisme d’Etat libéré de la finance, les gouvernements ont, à quelques exceptions près, creusé les déficits et accumulé la dette. Mais vient le moment où le remède s’avère pire que le mal.

La crise de la dette commence à secouer sérieusement les économies développées, et menace gravement le système monétaire international. La meilleure illustration est fournie par la Grèce, et le danger que son endettement fait courir sur l’ensemble de la zone euro.

Avec un déficit budgétaire de quelque 13% du PIB, la Grèce fait presque aussi bien que les Etats-Unis, et mieux que la France. Comme ailleurs, ce déficit est réputé purement conjoncturel, lié seulement aux politiques de relance (le fameux « stimulus »), et à la chute de la croissance. En Grèce, comme ailleurs, cette explication n’est pas très satisfaisante. D’une part, la plupart des pays aujourd’hui frappés par la crise avaient des finances publiques déséquilibrées depuis des années (dernier budget équilibré en France en 1974). D’autre part, la chute des recettes fiscales a elle aussi des racines plus profondes : taux de prélèvements obligatoires trop élevé, détruisant la croissance et la matière fiscale.

Faute de croissance et de recettes fiscales, les Etats n’ont plus que deux portes de sortie : la dette et l’inflation. L’inflation est exclue pour les Grecs comme pour les Français, comme pour tous les pays de la zone euro, justement parce qu’il y a le bouclier de l’euro. Les Etats ont abandonné leur souveraineté monétaire entre les mains de la Banque Centrale Européenne qui a reçu mission de veiller à la valeur de l’euro, donc à s’interdire toute politique inflationniste. Par contraste, la Banque Fédérale (FED) peut laisser filer la valeur de la monnaie américaine, et alimenter ainsi le Trésor américain en créant du billet vert, de sorte qu’une partie du déficit est absorbé, au prix de la dévaluation dudit billet vert.

Si la BCE s’interdit (comme elle le doit) de refinancer l’économie grecque (déjà bien aidée par le passé), il ne reste plus aux Grecs qu’à s’adresser au marché financier. Cette finance que les Etats avaient voulu abattre devient la seule bouée de sauvetage des Etats ! Sans esprit de revanche, les financiers sont bien disposés à prêter aux Etats. Mais le taux d’intérêt qu’ils demandent dépend naturellement de la solvabilité de leurs emprunteurs. Les Etats sont en général réputés « bons payeurs » : ils remboursent tôt ou tard, car ils ont derrière eux une « armée monétaire de réserve », en l’occurrence la masse des contribuables. Encore doit-on mesurer la capacité des contribuables à payer assez d’impôts pour assurer le paiement du capital et des intérêts. Quand la dette atteint des sommets, des doutes apparaissent sur les chances de couverture fiscale actuelle ou future. Alors les taux d’intérêt exigés des Etats grimpent. Ils atteignent aujourd’hui près de 6% pour l’Etat grec, parce qu’il a perdu beaucoup de son crédit. Il est « déclassé » par les agences de notation internationale.

Que se passera-t-il quand la dette de l’Etat français sera elle aussi estimée « impayable » ? La sagesse conseillerait de la réduire immédiatement, donc de maîtriser les déficits en diminuant les dépenses publiques. Mais si nos gouvernants ne s’y résolvent pas, le déclassement nous menace aussi.

Dans ce cas, l’euro sera également menacé. La France fera pression sur la BCE pour obtenir le refinancement à meilleur compte d’une partie de sa dette. Ou bien la BCE demeure inflexible, et la France sortira de la zone, ou bien la BCE accepte le laxisme français (avec l’accord des autres pays membres de la zone) et elle pratiquera l’inondation monétaire, dévaluant l’euro et déclanchant une inflation généralisée en Europe.

L’affaire est déjà prise très au sérieux, au point que l’euro vient d’atteindre son cours le plus bas contre le dollar (à 1,45 $ pour 1 €) depuis trois mois. Ainsi la dette pourrait-elle se transformer en inflation, et après le contribuable ce serait au tour du consommateur de payer la facture des Etats. A l’explosion fiscale succéderait l’effondrement du pouvoir d’achat.

Le 23 Décembre 2009

   
 

 

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