UNE RENTREE SOCIALE DECALEE


Qui a dit que nos syndicats sont conservateurs, ringards, routiniers ? Ils font au contraire actuellement la démonstration de leur esprit innovant. La preuve : habituellement la rentrée sociale se fait au moment de la rentrée. Maintenant elle se fait au moment de la sortie.

C’est bien à la veille des vacances de Noël que nous sommes gratifiés d’une offensive généralisée. Certes, les syndicats d’enseignants ne seront pas de la partie. Leurs troupes ne sont pas fraîches, elles ont besoin de vacances après un trimestre épuisant. Elles reconstituent leurs forces en attendant la prochaine fermeture des crèches, écoles et lycées en janvier. Mais en revanche dans le secteur des transports, il risque de ne pas y avoir de trêve des confiseurs.

Pour les transports publics, SNCF et RATP rivalisent de talent. Les grèves se succèdent, dans un ordre impeccable. Du point de vue du droit, il ne faut pas être très regardant sur les préavis : ils ne sont jamais donnés dans les formes. La plupart de ces mouvements sociaux sont « reconductibles », de sorte que l’on ne sait pas si la « reprise » aura lieu demain ou dans une semaine. Le RER B s’est illustré il y a quinze jours en reportant sans cesse la reprise, annoncée trois jours de file : une commodité pour les usagers. Le RER A ne veut pas être en reste. Cette ligne qui transporte un million de personnes par jour entre en grève, pour faciliter le travail des franciliens mais aussi les achats de Noël. Les motifs de la grève portent sur les rémunérations (toujours indécentes) mais aussi sur les retraites et les conditions de travail. Il est normal que des gens qui toucheront en moyenne 2.000 euros de pension par mois contre 1.200 pour le régime général ne soient pas satisfaits de leur système : voudraient-ils passer à la capitalisation ? Quant aux conditions de travail, les nouveaux horaires imposés sont purement et simplement intolérables – à se demander si les chômeurs ne sont pas mieux lotis.

Mais pour l’heure l’épée de Damoclès sur la tête des Français, c’est bien la grève des routiers. Le « mouvement social » est annoncé pour dimanche, et les semaines qui suivent, tant que les salariés de ce secteur n’ont pas obtenu l’augmentation de salaires qu’ils demandent. A l’heure où nous mettons sous presse, nous ne savons pas si les menaces seront mises à exécution mais en l’occurrence c’est davantage le principe de ce « conflit du travail » qui est en cause que son issue.

On sait que les transporteurs français qui emploient ces routiers arguent de la précarité de leurs entreprises. Le coût élevé du travail en France, mais aussi l’aggravation de la fiscalité sont de nature à les balayer dans la concurrence européenne. Polonais, Roumains ou Bulgares ont moins de charges sociales et moins d’impôts.

Les salariés du transport devraient, comme les autres, réaliser que leurs salaires seraient plus importants si l’Etat freinait ses dépenses et si l’affiliation obligatoire à la Sécurité Sociale n’existait pas. La taxe carbone, à elle seule, représente 2 milliards d’impôts en plus. Généreusement le ministre des transports Dominique Bussereau propose une exonération de 200 millions : on est loin du compte. Quant aux cotisations sociales, elles multiplient par deux le salaire net. Les syndicalistes, de leurs côtés, ne voient dans la réticence des employeurs que le désir de « satisfaire les actionnaires » des compagnies de transport. Le catéchisme a été bien appris, et on peut ainsi impressionner le grand public, qui ignore que la plupart des « grandes compagnies capitalistes » sont en fait de petites et moyennes entreprises. Quand donc les syndicats se révolteront-ils contre les vrais fossoyeurs de la compétitivité française et les vrais responsables du chômage, à savoir les pouvoirs publics ?

Les grévistes professionnels n’y vont pas de main morte. Ils se proposent de bloquer les centres de distribution des grandes chaînes : une initiative très heureuse quand on sait que les ventes de cette période représentent jusqu’à un tiers du chiffre d’affaires de l’année entière. Veulent-ils créer du chômage dans le secteur de la grande distribution, bouc émissaire de la « lutte sociale », et notamment de celle que mènent les paysans ?

Nous sommes dans un pays qui ignore l’état de droit. Il est en effet possible de sanctionner des millions de Français qui ne sont pour rien dans la situation des grévistes, cheminots ou routiers, de prendre en otages des gens qui travaillent, qui ont déjà beaucoup de mal à traverser la crise. Il est possible de priver les usagers, les consommateurs, de leur droit de se déplacer, de la liberté de leur choix. Ce terrorisme social est inacceptable dans une société civilisée. Mais officiellement, les services publics à la française fonctionnent à la plus grande satisfaction de tous, et notre modèle social est le plus élaboré du monde.

Le 16 Décembre 2009

   
 
   

 

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