BRUXELLES – PARIS : LA GUERRE DES DEFICITS EST OUVERTE


Certes, les hostilités ne datent pas de ce mardi 10 novembre. Voilà des années que les incartades françaises sont sévèrement jugées et condamnées par la Commission Européenne. Les choses s’étaient apparemment calmées durant l’année 2008, parce que la France présidait l’Union. Ensuite Vaclav Klaus a eu d’autres chats à fouetter que de s’occuper des déficits français ; c’eût été au contraire de son souverainisme. Enfin, tout le monde avait en tête la ratification du traité de Lisbonne, et les affaires d’intendance passaient au second rang.

C’est donc une grande offensive que vient de lancer à nouveau la Commission, enjoignant à la France de respecter ses engagements en matière d’équilibre budgétaire. Bruxelles veut que la France revienne au déficit officiellement toléré, et sur lequel nous nous sommes engagés (3%), et elle ne donne à nos gouvernants qu’un délai rapproché : cela doit se faire au plus tard en 2013. C’est « fort peu réaliste », dit Madame Lagarde, qui sollicite un délai plus long, au minimum 2014. Pour mémoire, la France s’était engagée pour 2010, puis elle a repoussé à 2011, 2012, etc.

Il est en effet fort peu réaliste de croire que l’assainissement de nos finances publiques se fasse d’une part dans une période aussi brève d’autre part avec ce gouvernement.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est « le grand emprunt ». En effet, Bruxelles a très mal réagi à cette initiative, faisant remarquer que le montant du grand emprunt devrait être intégré dans le déficit de nos finances publiques. Ce déficit est dans l’état actuel des calculs au dessus de 8% du PIB avec quelque 150 milliards d’euros. Si l’on y ajoute les 30 ou 50 milliards du grand emprunt, le montant total représenterait un peu moins de 10% du PIB. Ce dérapage semble inadmissible pour les autorités de Bruxelles.

Les remarquables techniciens énarques de Bercy pensent désamorcer la bombe en donnant une lecture différente de celle de la Commission du « pacte de stabilité ». De leur point de vue, le grand emprunt serait un genre de « hors bilan » qu’il ne faut pas intégrer dans le déficit budgétaire. Mais la principale ligne de défense des budgétivores français est que le grand emprunt, tout comme les dépenses publiques inscrites au plan de relance, ne financent pas des dépenses courantes et somptuaires de l’Etat français, mais tout au contraire des investissements porteurs de croissance, car orientés vers des technologies de pointe, de la numérisation et de l’économie d’énergie. Bref, de quoi doper la croissance dans quelques années, même si à court terme la situation semble se détériorer. Mais il s’agit bien sûr d’une apparence : nul doute qu’en 2014 (plutôt qu’en 2013) la croissance française aura redémarré, et c’est bien la raison pour laquelle la France n’est pas d’accord pour se plier aux oukases de Bruxelles, du moins pour l’instant.

Bien évidemment, Bruxelles n’attaque pas la France par plaisir ou par hostilité politique. C’est que la communauté européenne dans son ensemble voit avec crainte le fossé se creuser entre les pays qui collent autant que possible au Pacte de Stabilité et aux « critères de Maastricht » qu’il contient, et ceux qui visiblement n’en ont cure. Parmi ceux-ci la France, l’Italie, la Grèce, et à un moindre titre l’Espagne. Or, les critères de Maastricht ne sont pas là par hasard, ils sont liés de façon tout à fait logique à la gestion de l’euro.

Pour pratiquer une politique monétaire commune, il faut avoir une politique budgétaire semblable. Le choix a été fait en 2005 à nouveau de la stabilité. En aucun cas les gouvernements ne doivent dépasser la ligne rouge des déficits budgétaires et des dettes publiques, au prétexte de soutenir la croissance économique. Car des Etats en faillite compromettent la confiance que les porteurs d’euros peuvent avoir dans cette monnaie unique, et l’euro peut ainsi plonger, entraînant l’Euroland dans une inflation née de la dépréciation monétaire. En d’autres termes, Hollandais, Scandinaves et pays de l’Europe Centrale ne veulent pas faire les frais du laxisme de certains faux frères, qui ne respectent pas les engagements pris.

Paris cherche à masquer le problème. Nicolas Sarkozy a maintes fois tenté de faire pression sur la Banque Centrale européenne pour qu’elle aille encore plus loin dans la relance monétaire, indispensable à ses yeux pour la relance économique. Il s’est heurté au refus de Bernard Trichet, qui a pour mission et pour devoir d’assurer la stabilité de l’euro. Maintenant le Président français ne cesse de tirer la Chancelière vers sa position, mais il se fait des illusions parce que Madame Merkel n’est pas seule à gouverner la RFA : il y aussi des libéraux du FDP qui refusent toute idée de relance monétaire ou budgétaire.

En tous cas, la guerre est ouverte, elle devra retenir toute notre attention dans les prochaines semaines.  

Le 18 Novembre 2009

   
 

 

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