LE MATCH KLAUS/SARKOZY


Jacques Garello l’avait laissé entendre dans son dernier éditorial : Nicolas Sarkozy essaie par tous les moyens d’empêcher Vaclav Klaus de diriger l’Union européenne à partir de janvier. Sur le plan juridique, les choses sont tout à fait claires ; le traité de Lisbonne n’a pas encore été adopté ; donc les traités précédents s’appliquent. Ils prévoient une présidence tournante de l’Union, tous les six mois. Sur ce point, aucune dérogation n’est possible et n’a jamais existé ; le président « stable » prévu par le futur traité se mettra en place si celui-ci est adopté un jour.

Le hasard du calendrier (nous sommes 27 membres désormais) fait que pour ce deuxième semestre 2008, c’est le tour de la France et Nicolas Sarkozy en est très fier et a cherché à mettre l’Europe à l’heure de la France ; en janvier, c’est le tour de la République tchèque, donc du président Vaclav Klaus. Il n’y a pas à sortir de là, sauf à faire un coup d’Etat, que nos partenaires n’accepteraient pas : sinon, à quoi servent les traités ? Jamais personne n’a fait de remarques sur les idées ou la couleur politique du président du moment. Nicolas Sarkozy est le premier à porter un jugement sur un autre chef d’Etat ou de gouvernement.

Pourquoi Vaclav Klaus ne lui plaît-il pas ? On dit qu’il est eurosceptique ; c’est exact si l’on entend par là qu’il n’aime ni la bureaucratie bruxelloise ni les politiques dirigistes communes ; il aime par contre beaucoup l’Europe des libertés économiques, celle du libre-échange et de la liberté de circulation. En fait, c’est le fond du problème, il est libéral, comme le prouve son appartenance active à la société du Mont Pelerin. En plus, il est pro-américain et n’aime pas l’euro. En voilà plus que ne peut en supporter notre président, récemment converti à l’étatisme, et qui a la foi des néophytes.

Comme il ne peut empêcher son accession à la présidence tournante européenne, il veut la vider de son contenu. D’où l’intervention devant le parlement européen : créer un gouvernement économique européen. Mais cela n’existe dans aucun texte. En revanche, il existe un Eurogroupe, qui rassemble les 15 (16 en janvier) membres de la zone euro : ce n’est pas toute l’Europe, mais c’est la majorité des pays, qui présente l’avantage d’écarter la plupart des pays plus libéraux (Angleterre ou pays de l’Est). Mais voilà que cet Eurogroupe est dirigé par Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg, qui est bien en place, qui représente le courant démocrate chrétien, dont les idées n’effarouchent personne. Sarkozy se verrait donc volontiers à sa place, dynamisant l’Eurogroupe et renvoyant Klaus et l’Europe des 27 à de la simple figuration. Le plan est habile, trop habile sans doute.

Les réactions ont été vives. Une députée européenne socialiste a volé au secours de Klaus (« L’idée de court-circuiter une présidence au seul motif qu’elle ne vous plaît pas ne constitue pas une bonne idée ») et défendu Juncker (« ce serait un coup d’Etat institutionnel »). L’Allemagne a montré sa stupéfaction ; les six mois de Sarkozy ont paru longs et à Berlin, on soupçonne la France de vouloir mettre au pas la Banque Centrale Européenne.

La réaction tchèque a été vive. Le vice-premier ministre a déclaré que « nul ne peut annuler la présidence tchèque ». Une présidence française de l’Eurogroupe « ne serait pas une sage décision. Ce serait un pas de nature à diviser l’UE plutôt qu’à l’unifier ». « Toutes spéculations sur l’extension éventuelle de la présidence en cours manquent  de fond et sont inacceptables. La République tchèque est prête à prendre le relais ». Commentaire de l’AFP : « La France provoque de nouvelles divisions en Europe face à la crise ». Et l’AFP ajoute : Nicolas Sarkozy « a un peu trop tendance à penser à voix haute », avant de consulter ses partenaires.

Enfin, pour tout arranger, les médias français inspirés par l’Elysée laissent entendre que le gouvernement libéral tchèque serait hors d’état de diriger l’Europe, car affaibli par de récentes élections locales qui lui ont été peu favorables. Faut-il rappeler aux amis de Nicolas Sarkozy le résultat des récentes élections locales en France ?

 La diplomatie nécessite tact et discrétion : le Président français ne supporte pas qu’on lui résiste, même s’il s’agit d’un chef d’Etat étranger. On aura du mal à récoler ensuite tous les morceaux et il n’est jamais bon de vexer quelqu’un, fût-il plus petit que soi. Ici, on a au moins vexé Luxembourg et République tchèque, et inquiété tous les autres pays.


Le 5 novembre 2008

 
   

 

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