L’IMPÔT DOIT-IL ÊTRE DOULOUREUX ?


La question n’est pas nouvelle, elle intéressait déjà John Stuart MILL au milieu du 19° siècle dans ses Principes d’Economie Politique : les fiscalités « indolores » sont le meilleur allié de l’étatisme, du « big government », bref de la hausse des impôts. La question est reprise par notre excellent confrère Jean-Pierre ROBIN dans Le Figaro Economie.

A vrai dire, curieusement, son article ne part pas de l’impôt, mais des péages sur les autoroutes. Aux Etats-Unis, comme ailleurs, le télépéage se développe beaucoup. Il y a à cela des raisons pratiques : gain de temps et pas de manipulation. Mais le paiement étant différé, groupé en un seul prélèvement par exemple, il devient indolore. L’utilisateur ne fait plus le lien entre le service rendu et le prélèvement qui intervient plus tard, noyé dans une masse plus générale.

Jean-Pierre ROBIN cite alors une enquête d’un chercheur du MIT, portant sur 123 infrastructures payantes (routes, tunnels, ponts,…) aux Etats-Unis. L’étude est sérieuse, porte sur cinquante ans et a été publiée par le National Bureau of Economic Research ; elle montre que les tarifs sont, avec le télépéage, de 20% à 40% plus élevés qu’ils ne le seraient avec un paiement manuel à chaque prestation. Les offreurs de services ont tendance à en augmenter le prix si le paiement est dissimulé ou globalisé, même si on peut faire valoir que le service rendu est de qualité supérieure, à cause du gain de temps.

Le chercheur en question, Amy FINKELSTEIN, généralise le résultat aux diverses taxes et conclut : « Plus une taxation est invisible et automatique, plus elle aura tendance à s’alourdir ». Les taxes indirectes, comme la TVA chez nous, sont ainsi montrées du doigt, puisqu’elles sont intégrées au prix final du produit payé par le client et que celui-ci n’en soupçonne que rarement l’ampleur. Qui pense, par exemple, que dans le prix d’une automobile, 19,6% représentent la seule TVA ? Et le résultat est bien pire pour les produits plus fortement taxés comme l’alcool, le tabac, les jeux de hasard (c’est l’Etat qui est le principal gagnant du loto) ou l’essence : dans la discussion actuelle sur le prix des dérivés pétroliers, qui pense à mettre en cause le poids (largement majoritaire) des taxes (TIPP, TVA, etc.) ?

Cela rejoint un débat dans lequel nous avions pris position, y compris contre certains de nos amis libéraux, celui du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu. Outre des problèmes pratiques (nombre de parts, calcul d’une année sur l’autre, confidentialité par rapport à l’employeur sur la situation de famille ou les autres revenus, …), le prélèvement à la source a pour principal défaut de rendre l’impôt sur le revenu indolore. Et si l’impôt est indolore, la tentation pour l’Etat est plus grande de l’augmenter, les contribuables étant sous anesthésie fiscale. Seul le poids de l’impôt permet de savoir si les services rendus par la puissance publique sont ou non surpayés ; seul il peut provoquer la légitime « révolte des contribuables ».

La question se pose aussi avec les cotisations sociales, qui, surtout pour la part dite « patronale », sont carrément invisibles. Or l’ensemble des cotisations sociales représente souvent presque autant que le salaire net. Voilà pourquoi nous avons milité dès l’origine pour le salaire complet : non seulement il permet de faire connaître le vrai prix de la protection sociale, mais il a aussi le mérite de rémunérer les salariés au vrai prix de leur travail, estimé par le client. Il appartient ensuite au salarié de reverser une part de cette somme aux organismes de protection sociale : quand ils connaîtront le vrai coût de la retraite, de l’assurance-maladie ou de l’assurance chômage, ils se tourneront sûrement vers des solutions alternatives, privées, par définition moins onéreuses (puisque soumises à la concurrence).

Milton FRIEDMAN, qui avait encouragé le processus de retenue à la source au début de sa carrière, avait par la suite toujours regretté d’avoir soutenu ce dispositif nuisible. Pour sa part James BUCHANAN, autre Nobel, a depuis longtemps, dénoncé cette « illusion fiscale » : quand on ne voit pas l’impôt, on sous-estime le prix réel des services publics ainsi financés. Aussi les Américains n’ont-ils pas voulu de notre géniale TVA. Pour choisir des « biens publics » il faut en connaître le prix. Quand le prix est trop lourd, le bien public n’est plus demandé, et l’impôt est supprimé ou allégé. L’impôt est léger quand il se voit.

« Il faut plumer l’oye sans qu’elle criaille », disait Colbert, un expert !

Le 21 novembre 2007  

 
   

 

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