EUROPE : UNE PAUVRETE BIEN RELATIVE



Les mesures concernant le nombre de pauvres et le seuil de pauvreté doivent être interprétées avec prudence. On sait en effet que ces mesures sont toujours relatives (par rapport au revenu moyen du pays de résidence), ce qui fait que l’on peut avoir 10 ou 12% de pauvres aux Etats-Unis, ce qui est souvent souligné, mais ces pauvres sont dans une situation bien meilleure que ceux qui ont un revenu moyen, voire supérieur à la moyenne, dans un pays du tiers-monde.

Cette semaine, c’est l’Europe des 25 qui est en cause, à partir des statistiques d’Eurostat que publie « Le monde Economie ». Celui-ci peut en effet titrer « 72 millions d’Européens sous le seuil de pauvreté », ce qui est effectivement impressionnant : cela fait 16% de la population européenne. Le problème, c’est que cette mesure de la pauvreté est elle aussi relative : le seuil de pauvreté en Europe est le niveau de revenu équivalent à 60% du revenu moyen du pays de résidence.

Or ceci n’est pas une mesure de pauvreté « absolue », mais seulement une mesure des écarts de revenus : si les revenus sont assez dispersés, on aura beaucoup de monde en dessous de ces 60%, mais s’il s’agit d’un pays dont le revenu moyen est élevé, ces personnes ne seront pas pauvres pour autant. Cette confusion entre situation absolue et situation relative est entretenue pour montrer du doigt ceux des pays riches qui ont des écarts de revenus assez sensibles, alors même que la population dans son ensemble y est plus riche qu’ailleurs : on ne fustige pas ainsi la pauvreté, mais les « inégalités », ce qui est un autre sujet : on se trompe volontairement de cible.

Résultat : pour l’ensemble de l’Europe des 25, le seuil de pauvreté européen moyen s’établissait, pour une famille avec deux enfants, à 15 913 euros SPA par an (standard de pouvoir d’achat) soit environ 110 000 francs par an. Ce n’est peut-être pas énorme, mais on conviendra facilement que ce n’est pas la misère absolue et que dire il y a 72 millions de pauvres en Europe n’a pas la même signification que si l’on fait référence à 72 millions de pauvres africains, qui n’ont pas le dixième de cette somme.

La situation devient encore plus absurde lorsqu’on raisonne par pays. Ainsi, on apprend qu’il y a, pour prendre un cas extrême, 10% de pauvres au Luxembourg. Mais ce pays a un revenu moyen très supérieur à celui de la moyenne de l’Union européenne. Résultat : le seuil de pauvreté est au Luxembourg égal à 188% du seuil moyen européen. Ce qui fait un petit peu moins de 30 000 euros. Il y a donc 10% de familles au Luxembourg qui gagnent moins de 30 000 euros par an. Peut-on sérieusement dire dans ce cas qu’il y a 10% de pauvres dans ce pays ? En tous cas, il vaut mieux faire partie des 10% de pauvres Luxembourgeois que des 16% de pauvres des Etats baltes ou de Pologne : en Estonie, le seuil de pauvreté est à 28% seulement du seuil européen moyen.

Notre conclusion est simple : il faut être prudent dans l’interprétation des statistiques économiques, surtout dans des domaines aussi sensibles que celui de la pauvreté. Et ne pas balancer de titres chocs comme celui du Monde (« 72 millions d’européens sous le seuil de pauvreté ») sans un minimum de précautions et d’explications. Sauf à vouloir pour des raisons idéologiques montrer du doigt un système responsable de tant de malheurs. La véritable pauvreté est une chose trop grave pour qu’on se livre à ces petits calculs. Surtout sans autre précision : ces 16% de « pauvres » l’étaient-ils déjà les années précédentes et le seront-ils les années suivantes ? On aimerait avoir quelques précisions sur la permanence ou la mobilité de cette pauvreté. Car une pauvreté passagère, dont on finit par sortir, n’est pas la même chose qu’une pauvreté durable. Le « seuil de pauvreté » n’indique rien sur les chances que peuvent avoir les pauvres de devenir riches. Les inégalités donnent une vue stratégique d’un problème dont on sait qu’il trouve souvent une solution à l’échelle d’une génération. Les enfants de pauvres peuvent-ils fuir la pauvreté ? C’est cela qui est important.

 

Le 16 Novembre 2005

 

 

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