NOBEL DE LA PAIX : LE BANQUIER AU SERVICE DES PAUVRES


Je ne voudrais pas laisser passer l’occasion qui m’est donnée dans ces colonnes de saluer comme il se doit le prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus. L’attribution de ce prix est cette année riche d’enseignement : l’Académie de Suède a lancé un vrai message sur ce que veut dire la Paix.

 

Muhammad Yunus est économiste : nul n’est parfait ! Il est banquier et comme toute banque du monde la Grameen Bank prête de l’argent contre le versement d’un intérêt.

Mais cet économiste banquier a deux particularités : d’une part il est du Bengladesh, haut lieu de la misère, d’autre part il prête à des pauvres, à de très pauvres, mais de petites sommes d’argent, de toutes petites sommes : moins de 100 dollars en général.

En voilà assez pour le désigner à la vindicte des bonnes âmes du monde entier : comment un banquier peut-il s’enrichir ainsi sur le dos des plus pauvres, et réussir grâce à ses profits à générer quelque 100.000 millions de clients dans le sous-continent indien, puis en Afrique, puis dans tous les pays du Tiers Monde ?

 

Ce qu’a fait Muhammad Yunus

En réalité, les opérateurs de micro-crédit ont un premier mérite : ils prêtent à des gens qui sont exclus du système bancaire traditionnel, parce qu’ils n’ont aucune « surface financière » et ne présentent apparemment aucune garantie. Le second mérite est de responsabiliser les emprunteurs : on ne les assiste pas, on ne les subventionne pas, on leur reconnaît la dignité de personnes capables de tenir leurs engagements et de travailler dur pour cela. En fait il y a eu moins de 1% d’impayés dans l’histoire de la Grameen. Le troisième mérite est de libérer le talent d’entrepreneur, de développer l’esprit d’initiative chez des gens très pauvres, qui montrent leur capacité de rendre de menus services, d’exercer de petits métiers. Non seulement ils assurent ainsi le budget familial, et pourront envoyer les enfants à l’école, mais ils créent un tissu économique qui se développe progressivement. Yunus a visé particulièrement la clientèle des femmes, dont beaucoup perdaient leur temps en tâches traditionnelles stériles ; il les a aidées à formuler de mini-projets, et à s’entraider pour être plus performantes. Il a ainsi contribué à donner un rôle économique à celles qui étaient socialement déclassées ou ignorées. Enfin, et non le moindre, les profits de la Grameen servent à élargir le champ du micro-crédit, à toucher chaque jour davantage de pauvres. Mais quel rapport avec la paix ?

 

Construire le développement par le bas

Yunus a permis de construire un développement « par le bas ». Pour lui, comme pour d’autres économistes (je pense notamment à mon ami aujourd’hui disparu Lord Peter Bauer) le développement ne s’opère pas à partir d’investissements massifs financés par l’aide internationale, qu’elle soit apportée par le FMI, la Banque Mondiale, l’ONU ou les apports bi ou multilatéraux. Le progrès est à base d’initiatives personnelles, de libre entreprise et de libre échange. Le sort des pays pauvres n’est pas entre les mains des puissants de ce monde, mais des hommes et des femmes qui, chez eux, par eux-mêmes ou avec la coopération volontaire d’individus ou d’entreprises venus de l’étranger, se lancent dans l’innovation, apportent de mini ou micro-services à leurs communautés. Y compris des micro-services « publics » : ils ouvrent des classes en se faisant instituteurs, ils fabriquent des bus avec des pièces détachées, ils forent des puits et irriguent la terre, ils prodiguent des soins au coin de la rue. 

 

Yunus a apporté la dignité et la confiance

Reconnaître à chacun le « droit à l’initiative », donner à ceux qui le veulent la possibilité d’exploiter et de développer leurs talents, faire que tous se sentent responsables du progrès à réaliser, et premiers bénéficiaires de ce progrès qu’ils ont forgé : voilà non seulement les préludes au développement économique, mais aussi les bases de la démocratie véritable, celle qui résulte de l’égalité en dignité. Le lien avec la paix me semble désormais évident. Muhammad Yunus n’a pas apporté la paix parce qu’il a allégé les misères, mais parce qu’il a apporté la dignité. Il a montré que les relations avec les hommes ne doivent pas être fondées sur le pouvoir, mais sur la confiance. La société de puissance entraîne le pouvoir sans limite des gouvernants, le conflit et la guerre ; la société de confiance est source de paix et de compréhension, elle implique et entraîne l’action humaine au service des autres.

Jacques Garello
Le 25 octobre 2006

 
   

 

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