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Non le bonheur n’est pas dans le pré, il est dans les chiffres. Il vient de faire une entrée fracassante dans la science économique et sur la scène politique grâce aux efforts conjoints de Monsieur Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, et de Monsieur Nicolas Sarkozy, que l’on donne aussi pour Nobelisable au vu de cette découverte : l’argent ne fait pas le bonheur, mais le bonheur fait l’argent. Dès le début de son quinquennat notre Président avait lancé une idée qu’il croyait originale : cesser de mesurer la prospérité ou la croissance économique d’un pays à travers le seul indicateur du PIB (Produit Intérieur Brut), pour utiliser un nouvel agrégat susceptible de mieux exprimer le sentiment de progrès que les citoyens peuvent éprouver. Il avait évoqué le BIB, bonheur intérieur brut. C’est du lait de ce BIB que s’est donc nourrie la commission présidée par le plus illustrissime charlatan de la science économique dénommé Stiglitz. En fait voilà des décennies que des esprits inventifs s’étaient engagés dans cette voie. Monsieur Sicco Mansholt, jadis ministre hollandais et membre éminent du Club de Rome, avait évoqué dès 1966 le « Bonheur National Brut » et cela avait ravi un esprit aussi primesautier que celui d’Edgar Faure ! Nous ne sommes pas ici des inconditionnels de la Comptabilité Nationale, et avoir donné le prix Nobel à Richard Stone pour l’avoir mise en place n’a pas été la meilleure idée du jury. La Comptabilité Nationale cache plus de choses qu’elle n’en révèle. D’une part elle enregistre es flux parfaitement artificiels : si les stocks augmentent le Produit Intérieur aussi, si l’administration dépense plus d’argent le Produit Intérieur également, puisqu’il ajoute le prix des services publics à ceux des produits marchands. On a apporté progressivement quelques corrections (par exemple on calcule maintenant un Produit Marchand, c'est-à-dire la valeur de produits qui peuvent se vendre – même s’ils sont encore stockés). D’autre part la Comptabilité Nationale n’enregistre que les flux monétaires statistiquement saisis, et échappent donc au calcul toutes les opérations de production sans trace de règlement (auto-production, bricolage à la maison, travail au noir, etc.). De plus, la Comptabilité Nationale est limitée à des flux économiques, n’y apparaissent pas les statistiques de « développement humain », heureusement publiées depuis vingt ans par l’ONU, l’OMS ou l’UNESCO sur la longévité, la morbidité, le niveau d’instruction, la criminalité, etc. Enfin la Comptablité Nationale est un outil indispensable aux politiques macroéconomiques, et de telles politiques sont en général catastrophiques : la référence à « l’équilibre général » et le keynésianisme sont des erreurs mortelles pour une économie, car elles ignorent tout des comportements individuels. Encore fallait-il démolir le PIB sur ces bases, et non pas sur celles que notre Président a choisies. Il a voulu visiblement revenir au grand couplet du Général « On ne peut être amoureux d’u taux de croissance ». Il a voulu s’évader des chiffres du PIB pour investir le champ du bonheur. Ou plutôt du malheur : car notre commission va expliquer que le PIB ne tient pas compte de tous les dommages que subissent les hommes et les femmes alors même qu’ils seraient en croissance. Par exemple, la dégradation de la nature : elle est considérable, comme on le sait, mais personne n’en a cure. Autre exemple : le dépérissement du patrimoine culturel, Rome est en ruines. Pourquoi pas la baisse du niveau des écoliers, ou la pauvreté de la chanson française, ou l’ignorance des médias ? Il va falloir chiffrer tout cela. Le plus extraordinaire, c’est que la Commission Stiglitz couronne ses efforts d’exploration humaine par la recommandation de sondages pour savoir si les gens se sentent heureux ou non. Les gens de France Telecom feront sûrement baisser la croissance française. Le vrai problème, nous semble-t-il, est de savoir si le bonheur est affaire de chiffres, affaire de gouvernement, ou l’affaire d’hommes et de femmes libres et responsables de leur vie. Vouloir calculer quelque indice de bonheur national, c’est finalement savoir si l’Etat Providence, comme jadis le bon roy Henri, a ou non rendu les gens plus heureux. Le paternalisme de l’Etat est touchant, mais payant. Nous préférons une approche plus modeste : le bonheur est dans le pré. Il est dans le cœur de chacun, et dans le bon cœur de tous. Le 23 septembre 2009
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