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Pour Amartya Sen, le bonheur
n’est pas dans le pré, mais dans la régulation. Vous savez sans doute qui est
Amartya Sen. Ce prix Nobel d’économie a été choisi par
notre Président bien aimé pour travailler sur le sens du « Bonheur national
brut », un concept qui viendrait heureusement se substituer à ce « Produit
intérieur brut », unité de mesure de la richesse d’une nation jugée bien
trop matérialiste. Belle mission. D’origine indienne, mais ayant essentiellement
travaillé aux Etats-Unis, Sen est certainement un économiste estimable, de bonne
réputation. Pourtant sa crédibilité vient d’être fortement entamée à la suite
des propos qu’il a tenus lors de son dernier entretien accordé au Monde. Certes,
il rappelle - c’est un de ses thèmes favoris - que les famines sont plus souvent
créées par l’absence de démocratie que par le manque de nourriture. Mais cela
dépend de ce qu’on met sous le vocable démocratie : s’il s’agit des droits
fondamentaux, il a raison, mais l’essentiel n’est pas alors la démocratie en tant
que telle, mais les libertés économiques, mesurées par les indices de liberté.
La corrélation est meilleure entre indices de liberté et développement qu’entre
indices de démocratie et développement, même si liberté économique et démocratie
ont des points communs. Interrogé
sur la crise, Sen espère qu’on n’en reviendra pas au « business as usual ».
Il commence bien : « La crise est le produit des mauvaises politiques
économiques, particulièrement aux Etats-Unis ». Nous pensions alors qu’il
allait attaquer le laxisme de la Fed. Pas du tout : « Les outils de
régulation ont été démolis un par un par l’administration Reagan jusqu’à celle
de George Bush. Or le succès de l’économie libérale a toujours dépendu, certes,
du dynamisme du marché lui-même, mais aussi de mécanismes de régulation et de
contrôle, pour éviter que la spéculation et la recherche de profits conduisent
à prendre trop de risques ». Résumons : la crise vient de la dérégulation
excessive, elle remonte donc aux réformes Reagan. Pas un mot sur la politique
de taux d’intérêt artificiellement bas de la banque centrale, poussant chacun
à l’endettement irresponsable. Bref, pour que chacun soit responsable, il faut
réguler ! Quand nous n’aurons plus du tout de liberté, nous serons pleinement
responsables. Mais
les journalistes du Monde connaissent leur catéchisme : est-ce seulement
une question de régulation, ou faut-il repenser les notions de progrès et de bonheur ?
« Oui, il faut les repenser. Mais le bonheur et la régulation sont des questions
liées. Penser au bonheur des gens, mais aussi à leur
liberté, à leur capacité de vivre comme des êtres doués de raison, capables de
prendre des décisions, cela revient à se demander comment la société doit être
organisée. Si vous trouvez que le marché n’a pas besoin de contrôle, que les gens feront
automatiquement les bons choix, alors vous ne vous posez même pas ce genre de
question. Si vous êtres préoccupés par la liberté et le bonheur, vous essayez
d’organiser l’économie de telle sorte que ces choses soient possibles. Quelles
régulations voulons-nous ? Jusqu’à quel point ? Voilà les questions
importantes dont nous devons discuter collectivement ». Que
de contradictions : si la régulation signifie l’intervention de l’Etat, cela
signifierait que l’Etat déterminerait ce qui est bon pour nous, quel est notre
bonheur. C’est la négation du fait que dans la société libre chacun poursuit le
but qu’il s’est fixé, en matière de bonheur. La seule façon de rendre compatibles
liberté et bonheur, c’est de laisser fonctionner les institutions de la liberté
comme le marché, la propriété et le contrat. Dans le marché, les gens ne feront
pas forcément "les bons choix" (qui peut en juger, à part Dieu
lui-même et la conscience de celui qui agit), mais ils seront libres d’effectuer
les choix qu’ils jugent bons. Si Sen veut parler du cadre institutionnel, c’est
une chose, mais s’il parle de régulations, cela n’a plus rien à voir. Or
il explique que l’essentiel est « de reconnaître que ni l’économie
de marché, ni la société ne sont des processus autorégulateurs. Nous avons besoin
de l’intervention raisonnée de l’être humain. C’est ce pour quoi la démocratie
est faite ». Sans doute parce que sur le marché on ne se sert pas de la raison.
Seuls les dirigeants politiques, bien conseillés par d’éminents experts, savent
raisonner pour nous. C’est le miracle de l’isoloir : l’homme, idiot et égoïste
dans ses décisions économiques, devient hyper intelligent et altruiste dès qu’il
se transporte sur le terrain politique. Et dans la même logique, Sen recommande
de renforcer le rôle de l’ONU. C’est certain : si l’ONU gère l’économie,
nous serons sauvés ! C’est consternant. Le 20 juin 2009
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