![]() | ||||||||||||
|
Les
Français ne travaillent pas assez, on le sait depuis longtemps, et l’OCDE, par
exemple, ne cesse de montrer qu’une partie de nos difficultés vient d’un taux
d’activité trop faible pour les plus jeunes comme pour les séniors. Comment soutenir
la comparaison avec les autres si nous travaillons moins qu’eux, avec un coût
salarial plus élevé ? Notre confrère Les Echos revient longuement sur un
autre aspect de cette question en publiant un entretien avec François Dupuy, sociologue
des organisations. Il parle « du sous-travail généralisé ». Non pas
du coté de la durée légale du travail (comme les 35 heures), ce qui est une observation
classique, mais d’un autre côté, moins connu, celui du travail effectif. Cela
se « traduit par le fait que certains
salariés travaillent à peine le quart de la durée légale du travail. Voire moins,
dans certaines entreprises que j’ai observées ». Exemple : « Dans
une usine d’une grande entreprise industrielle française dont je tais volontairement
le nom, le poste de travail est d’une durée de 7h38. Sur ce total, l’engagement
de l’ouvrier, c'est-à-dire le temps réel qu’il a passé à travailler, a été mesuré
à 4h20. La différence ? Les pauses, les conversations avec des collègues,
les congés maladie qui sont aujourd’hui considérées comme un dû dans certaines
entreprises. Le sous-travail, c’est tout cela. Je pourrais multiplier les exemples.
Avec un constat : loin d’être cantonné, comme on le pensait, à l’administration
publique, le sous-travail touche tout aussi bien les entreprises privées ». Pourquoi
n’en parle-t-on pas davantage ? « Il se niche dans une zone grise, il
est diffus. Et il est beaucoup plus facile de dénoncer les rémunérations de quelques
PDG ! En France, nous avons l’indignation sélective… ». Or « le
sous-travail corrode la société en profondeur. Commençons par le secteur public.
Il y a dix ans, l’Inspection générale des finances avait calculé dans un rapport
que le coût de la collecte de l’impôt était en France trois fois plus élevé que
dans d’autres pays comme la Suède ou l’Espagne. (…) Si on pouvait faire le calcul
à l’échelle de tout le secteur public, on arriverait à un chiffre effroyable !
C’est ce que j’appelle le surcoût du service pauvre : l’administration délivre
un service pauvre à un prix très élevé ». Le
cercle vicieux est « renforcé par l’extraordinaire égoïsme des syndicats
de fonctionnaires, décidés à ne rien lâcher. Se développent alors des mentalités
de forteresse assiégée. On se croirait à Fort Alamo ! C’est frappant chez
les enseignants, selon lesquels il ne faudrait surtout rien changer. Dans l’université,
des gens qui savent qu’ils ne travaillent pas assez se crispent au moindre signe
de changement ». Certaines
entreprises « ont réussi à reprendre la situation en mains. Et heureusement
elles se sont ainsi sauvées (…) Avec une volonté de fer, certains patrons ont
réussi à bâtir de grands groupes mondiaux ». « D’autres ont échoué.
Pour survivre, elles ont développé des stratégies alternatives. D’abord le recours
aux intérimaires, qui eux travaillent à fond. Dans l’une des entreprises où j’ai
enquêté, j’ai pu mesurer une productivité des intérimaires supérieure de 40% à
celle des salariés maison occupant le même poste ! Autrement dit, les salariés
de l’entreprise peuvent d’autant plus sous-travailler qu’il y a des esclaves pour
faire le boulot ». Cela
contribue à expliquer les délocalisations : « L’objectif premier de
nombreuses délocalisations n’est pas de faire travailler des gens moins payées,…mais
de faire travailler des gens ! ». En partant dans les pays émergents,
on ne cherche pas d’abord des bas salaires, mais des gens qui acceptent de travailler
vraiment ! Autre solution pour contourner le problème,
réduire la dépendance au travail par l’informatisation et la mécanisation.
« Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à
une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération
suivante ». Une
crise comme celle-ci peut faire bouger les choses, mais seulement dans le secteur
marchand. Ailleurs, on continue à vivre dans une tour d’ivoire. « Les syndicats
ont ici une responsabilité historique ». Conclusion de F Dupuy,
« je ne vois plus qu’une solution : il faut une nuit du 4 août. Abolition
du statut général de la fonction publique ! » Plus d’emploi à vie, ni
d’augmentation à l’ancienneté. Dupuy est sociologue : il nous réconcilie
avec la sociologie ! Le 17 juin 2009
| ||||||||||||