ASSURANCE SANTE « DE LUXE » : C’EST NON !


Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que les syndicats (de salariés, mais aussi de médecins) obtiennent le retrait - au moins provisoire - du projet des AGF, intitulé « AGF Excellence santé » et rebaptisé « assurance santé de luxe ». Ce projet consistait, moyennant une cotisation évidemment volontaire de 12 000 euros, à proposer aux assurés une protection haut de gamme, avec une prévention accrue, des examens de santé, un accompagnement en cas de maladie et surtout un accès prioritaire à quelque 200 « sommités » médicales, triées sur le volet par un consultant, le professeur de médecine interne Pierre GODEAU.

Il n’y avait dans ce projet que la stricte application de la liberté des contrats. Cela ne remettait en rien en cause le monopole de la sécurité sociale, c’était une assurance complémentaire facultative, de la même façon que l’on peut par exemple avoir une retraite complémentaire si on le souhaite. Mais c’était compter sans le fait qu’en France, comme on le sait depuis TOCQUEVILLE, la passion de l’égalité l’emporte sur la liberté.

Comme tout le monde ne pouvait avoir accès à ces « soins de luxe », la réponse a été claire : personne n’y aurait accès. Suivant cette logique, il faut évidemment s’empresser de supprimer les premières classes en avion, les restaurants trois étoiles et les hôtels de luxe, qui portent tout autant atteinte à l’égalité. On ne voit pourtant pas ce que cela enlevait aux autres, mais c’est comme cela que l’on réagit en France, face à tout projet qui sort un peu du cadre sur « service public unique et obligatoire ».

Les AGF ont dû reculer face au tollé quasi-général, et leur communiqué précise que « certains aspects de ce projet suscitent incompréhension et émotion puisque est mise en cause sa compatibilité avec les principes et le fonctionnement de notre système de soins et avec la déontologie médicale ». «         Ainsi les AGF ont décidé de se donner un temps supplémentaire de réflexion » avant d’aller plus en avant avec ce projet. Il n’est donc pas totalement abandonné, mais repoussé sine die.

Il paraît qu’un tel système institutionnaliserait des inégalités dans le système de soins, comme si celui-ci était actuellement parfaitement égalitaire et comme si cette égalité était possible. Les syndicats sont montés au créneau et le responsable de la sécurité sociale à la CGT avait jugé « éthiquement inacceptable un contrat individuel assureur-médecin qui conduit tout droit à un système à l’américaine ». Pour sa part la CFTC a jugé ce projet « contraire aux principes du pacte national de solidarité ». Inutile de dire que le parti communiste a dénoncé ce projet comme « un projet inique d’assurance santé pour les riches ».

Selon une dépêche AFP, le Conseil national de l’ordre des médecins se serait dit « interpellé sur le plan de la déontologie » et a écrit aux AGF pour demander « des précisions ». Les syndicats médicaux sont également réservés. Michel CHASSANG, président de le CSMF s’est déclaré « rigoureusement opposé au projet ». Le président de la mutualité française, Jean-Pierre DAVANT a trouvé le projet « choquant » et il oppose à ce projet « le parcours de santé mutualiste qui donne la même chance à tout le monde ». Ce qui rend, paraît-il, M. DAVANT furieux, c’est que ce projet émane de Gilles JOHANET, patron de la branche santé des AGF et surtout deux fois directeur de la caisse nationale d’assurance maladie, jusqu’en 2002. Comme quoi, on n’est jamais trahi que par les siens.

Il est vrai qu’il y a des médecins meilleurs que d’autres. Comme dans toutes les professions. C’est un fait. Et tout le monde ne peut en même temps avoir recours à eux. Mais comment déterminer ceux qui pourront en bénéficier ? La réponse de la liberté contractuelle nous semble moins arbitraire que celle du copinage ou du piston politique, ou encore du hasard. Et elle n’empêche pas que ces excellents médecins s’occupent aussi des autres malades, comme cela se fait aujourd’hui déjà avec les professeurs de médecine qui ont des consultations privées et publiques, ces dernières étant ouvertes à tout le monde. Mais la France n’aime pas la liberté contractuelle, comme elle n’aime pas la liberté tout court. Elle préfère l’égalité pour tous, même si ce doit être dans le dénuement et la misère.

 

Le 3 Mai 2006  

 

 

Imprimer cette page