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Jacques Garello |
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Depuis ce mercredi
13 avril Raoul Audouin repose en cette terre
de Normandie où il était né 98 ans plus tôt. Né à Caen en 1907 il s’est
éteint au Breuil en Auge, attendant sa mort avec sérénité, voire même
une certaine impatience. Sa proverbiale discrétion lui a dicté d’attendre
quelques jours de plus, pour laisser la préséance à ce Pape qu’il aimait
et admirait, et qui certainement l’aura accueilli au seuil de la maison
du Père. Croyant, Raoul
Audouin l’était profondément, passionnément,
et c’est ce qui a donné tout son sens à sa vie et à son œuvre. Un tournant
de son existence a certainement été sa rencontre avec Pierre Lhoste-Lachaume,
en 1938. Dans le monde bouleversé par la Grande Dépression et le bruit
de bottes, la liberté est en danger. Walter Lippman
organise à Paris un grand colloque sur « La Cité Libre » :
il pressent que les totalitarismes marxiste et nazi vont vouloir imposer
leur loi à la terre entière, tandis que le camp de la liberté est inconscient,
divisé et apeuré. Pierre Lhoste Lachaume
fonde le Centre Libéral Spiritualiste Français, et s’adjoint les services
d’un jeune rédacteur, Raoul Audouin. Tous deux
feront équipe jusqu’en 1973, date de la mort du fondateur, Raoul Audouin
lui succédant à la tête du CLSF. Tous deux seront parmi les premiers en
France à vouloir défendre la liberté au nom de l’idéal chrétien, marquant
par là que le choix du libéralisme n’est ni utilitaire ni politique, mais
bien spirituel, parce que la liberté s’ordonne à la dignité de la personne
humaine (au demeurant, ce thème est le favori de Jean Paul II). Libéral, Raoul
Audouin va bien entendu appartenir à l’Internationale
des intellectuels libéraux, la Société du Mont Pèlerin, dont il a
été l’un des tout premiers membres. Je l’ai rencontré et apprécié
dès notre première rencontre dans le cadre de cette Société en 1973,
à Salzbourg où nous étions reçus par Friedrich Hayek. Hayek a été
l’un des penseurs favoris de Raoul Audouin,
c’est peut-être ce qui l’a poussé, alors qu’il dépassait la soixantaine,
à entreprendre une nouvelle carrière : celle de traducteur. Il
trouvait anormal et contraire à la propagation du libéralisme en France
de ne pas pouvoir disposer d’une bonne traduction de Hayek, ni des
autres grands penseurs libéraux qui écrivaient tous en langue anglaise.
Il se mit au travail et nous livra les trois tomes de Droit Législation
et Liberté, qui fit découvrir Hayek à une grande quantité de beaux
esprits. Philippe Nemo, qui lui consacrera
plus tard un ouvrage, m’a confié avoir connu Hayek grâce à la traduction
de Raoul Audouin. Si bien lancé, Raoul Audouin
ne s’arrêtera pas en si bon chemin. L’ALEPS l’accompagnera d’ailleurs
souvent dans son programme de traduction. Après Hayek, ce fut Mises
– « L’action Humaine » - puis Irving Kristol,
puis Hayek à nouveau avec la « Constitution de la Liberté »
(nous avons travaillé le texte ensemble) puis « La Présomption
Fatale », dernier ouvrage du maître de Fribourg. Enfin et non
le moindre, la très récente traduction d’Harold Berman
(« La Révolution du Droit »), le livre qui raconte la plus
belle histoire de l’Europe médiévale et qui devrait nous inspirer
aujourd’hui. La maîtrise de la littérature de langue anglaise a permis
à Raoul Audouin de rendre la politesse aux
anglophones. Il a écrit « Providence and Liberty » où il présente (sous les auspices de l’Acton
Institute) une traduction des principaux
textes de Frédéric Bastiat : les Américains en feront un succès
de librairie. Je ne saurais
pour autant réduire le travail de Raoul Audouin
à ces traductions, fussent-elles remarquables et d’une très grande
opportunité. Car il a écrit lui-même des pages entières de la pensée
libérale française, parmi les plus belles. Il y a d’abord toute la
collection des lettres hebdomadaires que Madame Audouin
a tapées ici même, avenue de Mac Mahon, pendant près de vingt ans.
Il y a ensuite deux livres où il a mis tout son savoir et toute sa
passion : les « Lois de la Liberté », dont le sous-titre
est « Libéral et croyant, pourquoi ? » et « Vivre
libres : la splendeur de l’économie ». Dans ses ouvrages,
on découvre l’économiste bien sûr, mais aussi le philosophe et le
croyant. L’économiste suit de très près l’idée maîtresse de Bastiat :
la vie économique est faite d’échanges, le marché est une façon d’aller
au devant des besoins des autres, et
seul le service
de la communauté Raoul Audouin attachait un grand soin à son bulletin trimestriel,
« Libéral et croyant », dont il est resté l’éditorialiste jusqu’à
ces tout derniers mois, même si la rédaction est désormais assurée par
Arnaud Pellissier Tanon et mon fils Pierre,
et même si la présidente du CLSF est aujourd’hui notre fidèle secrétaire
de l’ALEPS, Jacqueline Balestier,
avec qui il avait fêté récemment son 98ème anniversaire. Je voudrais
conclure en citant cette « parabole du vitrail », qui est
l’épilogue de son ouvrage « Les Lois de la Liberté ». « L’EVANGILE surabonde d’intuitions les plus
profondes dans l’âme humaine. Chacun de ses livres est comme un sanctuaire
aux vitraux historiés. Pourtant, celui qui se tient à l’extérieur
regardera vainement les scènes enchâssées, elles lui paraîtront obscures,
étranges. Mais si quelqu’un a soif de la Paix, de la
Liberté et de l’Amour des hommes, qu’il
entre dans ces vieux textes et fasse en lui-même le silence :
les hautes fenêtres s’illumineront de sens et de splendeur. Force et bonheur couleront vers lui, de cette
révélation qu’un Cœur de Père, plus vaste que l’Univers,
s’émeut quand on lui dit MERCI pour les beautés du monde et PARDON
pour nos laideurs ». Comme Jean Paul
II, Raoul Audouin éveillait l’enthousiasme
des jeunes et je me rappelle leur réaction au cours de l’Université
d’Eté 1999 quand, à la fin de son remarquable
exposé, ce nonagénaire a entonné un air d’opéra (il aimait rappeler
que son père avait été chanteur) pour dire tout son espoir et toute
sa foi dans la liberté. A mon tour, je dis un grand merci à l’ami
Raoul Audouin. Les principales
traductions de Raoul Audouin : Friedrich von HAYEK Droit Législation et Liberté (PUF) :
Règles et ordre (tome I, 1980) Le mirage de la Justice Sociale
(tome II,1982), L’ordre politique d’un peuple libre (tome III,
1983), Ludwig von MISES L’action Humaine (PUF, 1985) Irving KRISTOL,
Réflexions d’un néo-conservateur (PUF, 1987) Friedrich von HAYEK La Constitution de la Liberté (Liberalia, Litec, 1993) Friedrich von HAYEK La présomption fatale (PUF, 1994) Harold BERMAN
La Révolution du Droit (Librairie de l’Université
Aix, 2002) Les ouvrages principaux de Raoul
Audouin : Les Lois
de la Liberté, Libéral et Croyant, pourquoi ? Institut Economique
de Paris, 1985 Vivre Libres,
La splendeur de l’économie, Laurens, 1998
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