LA MORT DU TROISIÈME MALTHUS


Paul Leroy-Beaulieu, célèbre économiste libéral de la deuxième moitié du XIX° siècle et du début du XX°, avait fondé et dirigé « L’Economiste français » et avait surtout succédé à son beau-père Michel Chevalier à la prestigieuse chaire d’économie politique au Collège de France (occupée notamment avant lui par Jean-Baptiste Say et Pellegrino Rossi). Dans une célèbre leçon, il avait développé « la parabole des trois Malthus ». Si le premier Malthus avait vécu à l’époque de l’homme de Cro-Magnon, il aurait démontré que la population du globe ne pouvait dépasser 500 000 personnes, compte tenu des faibles résultats de la chasse et de la cueillette.

Au tout début du 19° siècle, le second Malthus (le vrai) avait estimé, compte tenu de la productivité agricole de l’époque et de l’accroissement rapide de la population (la mortalité ayant chuté tandis que la natalité se maintenait) que jamais la terre ne pourrait nourrir plus d’un milliard d’habitants, condamnant les autres à mourir de faim : « Au grand banquet de la nature, il n’y avait pas de couvert pour eux ».

Le troisième Malthus est celui du XX° siècle (la leçon de Leroy-Beaulieu est de 1913, mais elle vaut pour tout le XX° siècle). Il aurait démontré que la terre ne pouvait, compte tenu des progrès des engrais, des techniques agricoles, nourrir plus de 5 milliards d’habitants. Tous les malthusiens du siècle ont expliqué que Malthus avait raison et que le monde était menacé d’un raz de marée démographique. D’une part, il serait impossible de réguler la natalité, la population augmentant sans cesse et de plus en plus vite, d’autre part, la production agro-alimentaire ne saurait progresser au même rythme que la population.

C’est le club de Rome, dans les années 60, qui a le mieux symbolisé cette troisième génération de Malthus.  Le raisonnement s’appuie sur des modèles mathématiques simplistes : les comportements ne changent pas ; l’homme n’est pas capable de s’adapter, ni du coté de la natalité, ni du côté de la production. S’y ajoutent les éléments environnementaux : les ressources non renouvelables s’épuisent et la pollution croît exponentiellement. La solution est simple : croissance zéro de la population et croissance zéro de la production (pour moins dégrader l’environnement et moins épuiser les ressources) : c’est le début des thèses écologistes de croissance nulle ou négative, avec la « deep ecology » aux USA.

Sur le plan démographique, les prévisions des organismes internationaux, ONU en tête, effectuées dans les années 60 sont claires : au moins 15 ou 20 milliards d’habitants vers 2050 : impossible de nourrir tant de monde. D’où les campagnes massives de restriction forcée des naissances, dont la Chine a été le symbole, et les aides au planning familial et autres. Mais les hommes ont des comportements qui changent et rien n’est jamais statique.  Cette année 2009, le Collège de France a créé une chaire de développement durable, a priori pas hostile aux thèses écologistes ou malthusiennes. Son premier titulaire, le démographe Henri Leridon met les choses au point et rappelle, dans un entretien au Monde, que la dernière prévision de l’ONU pour 2050 fait état de 9,2 milliards d’habitants et d’une stabilisation à ce niveau. On est loin de l’explosion annoncée. « Nous sommes passés dans le monde en l’espace de 50 années, d’une forte fécondité avec 5 enfants par femme à 2,7 actuellement ». « Nous avons déjà parcouru 80% du chemin » de la transition démographique.

Partout dans les pays en développement la tendance de la fécondité est à la baisse. La transition démographique y est beaucoup plus rapide que chez nous au 19°. Quant à l’Europe, sa population diminuera fortement d’ici à 2050. Conclusion : « les grands programmes de contrôle des naissances coercitifs et qui n’ont pas toujours donné de bons résultats, ne me semblent plus d’actualité ». Malthus est bien mort et c’est l’implosion démographique qui guette de nombreux pays. Le discours malthusien hostile à la vie et au libre choix des familles est totalement périmé. Quant à la production agricole, là aussi la technique progressera et la terre sera capable de nourrir sans problème ses 9 milliards d’habitants. On peut trouver longue la transition et on doit tout faire pour que la malnutrition recule, mais l’homme s’est toujours adapté aux circonstances nouvelles : il inventera de nouveaux modes de culture, faisant disparaître la faim dans le monde.

Le 25 mars 2009

 

   
 

 

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