LES PHARMACIENS DÉFENDENT-ILS LEUR PROFESSION ?


La question peut paraître saugrenue, puisque la pression de la corporation sur la commission ATTALI a été telle que les pharmaciens ont échappé au sort qui devait attendre les taxis ou les professions juridiques. Mais la meilleure défense de la profession consiste-t-elle à défendre le monopole d’installation et d’exercice ?

Nous aimons bien les professions de santé en général et les pharmaciens en particulier ; d’ailleurs, plusieurs figurent parmi nos lecteurs fidèles. Ils représentent une part dynamique des professions libérales et la plupart sont en harmonie avec nos positions. Mais cela nous permet de leur parler en toute franchise et, croyons-nous, dans leur intérêt à long terme.

La Commission ATTALI avait relevé ce qui est de notoriété publique : il existe aujourd’hui des barrières élevées à l’entrée dans la profession : « les autorisations d’ouverture de pharmacie sont délivrées par les préfets en fonction de l’évolution de la population. Depuis 1999, aucune autorisation ne peut être accordée dans les communes où les quotas de densité sont atteints ». Faute de cette autorisation, un diplômé en pharmacie ne peut donc s’installer à son compte, sauf à acheter un fonds à un pharmacien installé : très cher ! Il s’agit donc d’une profession fermée, ignorant la libre concurrence, dont un des principes est le libre accès au marché.

« De plus, la liste des produits dont la vente est exclusivement réservée aux pharmaciens est beaucoup plus large en France que dans la plupart des pays de l’Union européenne, alors même que les prix des produits vendus aussi en dehors des pharmacies sont inférieurs de 20% à 30% ». Le rapport ATTALI avait donc suggéré  de supprimer le numerus clausus, tout en créant un mécanisme incitatif pour satisfaire « les impératifs de santé publique ». Il demandait aussi de limiter « le monopole pharmaceutique aux seuls médicaments prescrits sur ordonnance ». Enfin, des tiers pourraient investir dans le capital des officines, à la condition qu’un pharmacien tienne toujours la pharmacie.

En dépit du caractère très modéré de ces propositions, bien loin d’une déréglementation totale,  la profession a vivement réagi. Elle se prévaut d’un Livre Blanc, commandé depuis un an par l’Ordre des pharmaciens, sorti il y a quelques jours. Il conclut à la nécessité de maintenir le monopole des pharmacies d’officine. Certes le Livre blanc reconnaît que la grande distribution ou Internet ou l’épicerie du coin sont des alternatives à l’officine et contribueraient à une baisse de 5 à 15% des prix. Mais les professionnels mettent en avant le fait qu’ils ne sont pas de simples distributeurs de médicaments. Leur rôle de conseil est déterminant.

Sur ce dernier point nous sommes pleinement d’accord avec eux. Et nous admettons aussi qu’un « acte pharmaceutique » mérite d’être rémunéré. Mais pourquoi demander une rémunération obligatoire et tarifée par les pouvoirs publics ? Le marché est tout à fait capable de rémunérer les pharmaciens pour leurs actes si les clients les apprécient réellement. Le client n’est-il pas prêt à payer ses produits un peu plus chers que dans d’autres modes de distribution, pour bénéficier des conseils du pharmacien ? Les pharmaciens préfèreraient-ils devenir des fonctionnaires de la santé publique plutôt que des conseillers libéraux ?

Il n’est donc pas besoin d’une « reconnaissance légale » : la reconnaissance marchande devrait suffire. Reste évidemment aux pharmaciens d’en persuader leur clientèle, et de la dissuader de ne considérer que le prix des médicaments. Il est vrai, comme le dit le président de l’Ordre que « les pharmaciens sont sous utilisés »  et qu’ils ont un « rôle de santé publique à jouer ». Mais cela ne justifie en rien la persistance du monopole ou du numerus clausus. D’ailleurs, la protection des pouvoirs publics est illusoire à plus long terme. D’une part les gouvernants et le législateur peuvent changer d’opinion ; on voit déjà au sein du gouvernement une opposition entre C. BOUTIN et R.BACHELOT, l’une étant pour, l’autre contre, la vente des produits pharmaceutiques dans certains petits commerces de quartier.  D’autre part la pression de la concurrence européenne sera telle dans quelques mois que le monopole des pharmaciens volera en éclat, que le gouvernement français le veuille ou non. Accepter la concurrence et faire valoir les atouts spécifiques de la profession devraient apparaître aux pharmaciens comme des moyens plus sûrs et plus acceptables que le monopole protégé.

 

Le 5 mars 2008 

 
   

 

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