L’EURO ENTRE SUPRANATIONALISME ET SOUVERAINISME


Dès l’origine, la construction européenne n’a pas pu se situer entre supranationalisme et souverainisme. Cette ambiguïté se trouve dans le traité de Rome, et n’a pas disparu avec le traité de Lisbonne : l’Europe politique supranational a du mal à se mettre en place, et les modalités du traité (qui n’a d’ailleurs pas été une « constitution ») sont elles-mêmes ambiguës. Elles limitent, mais ne suppriment pas les souverainetés nationales.

L’euro n’a pas échappé à cette ambiguïté. Le traité de Maastricht a créé une monnaie unique, mais d’une part elle n’a pas été adoptée par tous les pays de l’Union, d’autre part elle n’a pas mis en place une politique monétaire commune, comme le souhaitaient les socialistes et dirigistes européens. La Banque Centrale Européenne n’a pas à mener une politique, elle a à respecter les objectifs qui lui ont été assignés : assurer la stabilité de la valeur de la monnaie européenne, et par conséquent s’interdire de s’immiscer dans des opérations de financement de nature à la compromettre. En dépit des pressions incessantes qu’il a subies, Jean Claude Trichet a fait consciencieusement son travail et résisté à ceux qui voulaient le voir manipuler les taux d’intérêt au gré des conjonctures. Ainsi l’Euro a-t-il bâti sa réputation, et semblait-il disputer au dollar, au demeurant affaibli, le leadership monétaire mondial.

Là-dessus viennent les Grecs, et les autres. Les gouvernements grecs successifs n’ont cessé de vivre au-dessus de leurs moyens. Il faut reconnaître que ces moyens sont limités par la fraude et la corruption. Les recettes fiscales ne rentrent pas, l’économie « souterraine » est plus importante que l’économie officielle, les comptes sont mal tenus et les statistiques incertaines. Pour aggraver leur cas, les Grecs ont choisi pour conseiller économique l’inclassable Stiglitz, prix Nobel d’économie, qui les a persuadés que leur endettement n’était pas un problème, et que les marchés financiers avaient « superamplifié » les chiffres. Mais les marchés sont têtus, et l’incurie grecque menace aujourd’hui l’euro.

Quelle menace ? Elle est double. D’une part la santé de l’euro dépend du respect du pacte de stabilisation : Amsterdam a nécessairement prolongé Maastricht. Si un ou plusieurs pays ont des finances publiques en péril, ils font courir des risques aux autres. Donc tous les pays doivent s’aligner sur la même politique financière, celle de la sagesse et de la stabilité. Maastricht a créé une solidarité entre pays membres de l’Euroland, Amsterdam énumère les devoirs des Etats solidaires. Par voie de conséquence, la BCE n’est pas autorisée à venir en aide à un des Etats qui voudrait rompre cette solidarité. D’autre part, il ne manque pas de bonnes âmes prêtes à secourir les Grecs : les Chinois ont déjà accepté de prêter (évidemment à des taux très élevés), le FMI est toujours prêt à proposer ses bons offices (Dominique Strauss Khan veut engager le Fonds mais en imposant ses conditions). Ces bonnes âmes n’interviennent pas par charité, mais pour prendre le contrôle d’un pays et d’une région qui pourraient avoir de l’importance à l’avenir, et pour faire un pied de nez à l’Euroland. Laisser des puissances extérieures pénétrer au cœur de l’Euroland n’est pas pour plaire à la BCE, ni aux Etats membres.

La menace est d’autant plus inquiétante que la contagion est déjà là : l’Espagne, le Portugal, l’Irlande sont aussi en mauvaise posture financière, et doivent déjà payer plus cher pour leurs emprunts sur le marché international. Finalement, tous les mauvais élèves de l’Euroland s’affranchissent des règles du pacte de stabilisation et continuent à s’endetter à n’importe quel taux sur le marché financier mondial – alimenté d’ailleurs en partie par les Chinois, et les « fonds souverains » ce qui donne à ces prêts un caractère nécessairement politique.

Alors, que faire ? Les Européens ont trouvé la formule : ils vont prêter à la Grèce, mais à des taux inférieurs à ceux du marché financier. Ces prêts ne seront pas ceux de la BCE, puisque cela lui est interdit, mais ceux des Etats membres, qui s’engagent ainsi à racheter une partie de la dette grecque à meilleur compte. Ce court-circuitage du marché mondial, cette « intermédiation financière » est d’autant plus osée que les prêteurs sont eux-mêmes endettés, et risquent d’être eux-mêmes déclassés, car les financiers du monde entier ne sont pas dupes : dans les « actifs » des Etats européens ils trouveront facilement les pilules empoisonnés, ces titres de crédit sur la Grèce et les autres.

Mais la formule est également révélatrice, une fois de plus, de l’ambiguïté de l’euro : il n’y a pas de politique monétaire européenne. Ce qui réjouit les partisans du libre échange, toujours faussé par les manipulations monétaires, mais ce qui désespère les Européistes. Pour autant, il n’y a plus de souveraineté monétaire, et les Etats sont obligés de se plier à une discipline européenne dont ils se passeraient bien, ce qui désespère les nationalistes.

Le17 Février 2010

   
 
   

 

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