LE JEU DES MILLE PROJETS


On a connu le jeu des mille francs, puis celui des mille euros ; voici celui, beaucoup plus richement doté, des mille projets. Les modalités viennent d’en être détaillées par François Fillon. Il s'agit de "sauver l'économie française". Les gens de la Commission européenne n'y croient guère, qui en dépit du plan de relance ont annoncé une récession de 1,8% en France : un sauvetage en effet éblouissant ! En réalité, nous avons déjà largement critiqué l’effet global de ce plan, de 26 milliards d’euros et il n’est pas nécessaire d’y revenir : il présente tous les défauts de la politique keynésienne de relance de la demande globale.

Milton Friedman avait dénoncé l'insanité des politiques "conjoncturelles" avec sa théorie des "délais" (lags) : un gouvernement qui veut réagir à une conjoncture quelconque (en général une récession) mettra un tel temps à décider, mettre en œuvre une nouvelle politique, et celle-ci mettra un tel temps à produire ses effets, qu'il y a toutes chances pour que les mesures prises se fassent sentir plusieurs mois plus tard… au moment où la conjoncture se sera renversée !

Le calendrier du gouvernement Fillon illustre parfaitement le phénomène. Le ralentissement de la conjoncture existe depuis plusieurs trimestres. Il a fallu des mois pour que le gouvernement en prenne conscience et réagisse (délai de perception). Ensuite, le plan a été annoncé par Nicolas Sarkozy le 4 décembre. Il a fallu le faire voter, après discussion, par le parlement. L’Assemblée nationale s’est prononcée le 13 janvier. Il faut ensuite détailler le projet, le parlement ne votant que les grandes masses : le détail a été annoncé le 2 février : deux mois de « délai de décision ». Ce n’est pas fini. Il y a ensuite le délai de mise en œuvre : ce n’est pas parce que M. Fillon a annoncé tel investissement public qu’il sera construit demain. On connaît le poids des procédures, lorsqu’entrent en jeu des problèmes de terrains, d’expropriation, de passation des marchés, etc. Ce sera fait en 2009 ou 2010 affirme le gouvernement : nous demandons à voir. Enfin, il y a le délai d’influence sur l’activité. Encore plusieurs mois ou trimestres. Entre temps les effets négatifs (le « ce qui ne se voit pas » de Bastiat) auront joué, les impôts ou les emprunts auront détruit autant d’activité dans le secteur privé.

Le détail des mesures mérite aussi le détour. 11,3 milliards, baptisés « aide aux entreprises ». Il s'agit en fait d'un simple acompte de 20% sur les marchés publics. Il y a aussi la mensualisation du remboursement de TVA, l'accélération des crédits d’impôts. Mais il n'y a aucune baisse d’impôts, si l'on excepte la taxe professionnelle dont la suppression (et le remplacement) sont laissés dans le flou artistique. Ajoutons encore quelque 4 milliards de bricolage : des prêts à taux zéro, prime à la casse, anticipation sur le RSA : au total, rien.

Restent cependant 10,5 milliards d’investissements de l’Etat : le noyau dur. Trois groupes : 2,5 milliards d’avance au soutien d’investissement des collectivités locales. Une avance, ce n’est encore qu’une anticipation. 4 milliards d’augmentation d’investissements des entreprises publiques. C’est donc l’Etat, donc l’emprunt, puis l’impôt, qui finance les investissements des entreprises nationalisées ; qu’en pense Bruxelles ? Enfin 4 milliards d’investissements de l’Etat « pour projets gelés ». Les voilà donc simplement décongelés : ils sortent du freezer.

C’est là que le gouvernement s’est creusé la tête pour détailler les mille projets en question. Non seulement c’est du réchauffé, mais encore du saupoudrage. La liste dépasse l’imagination d’un Prévert. Citons : la restructuration de l’institut de chimie de Strasbourg, les travaux du palais de justice d’Auxerre, l’adaptation des bâtiments pour hélicoptères à Hyères, la restauration de la nef de la cathédrale Notre-Dame de Paris, la sécurisation du tunnel du Fréjus, le musée des civilisations à Marseille (annoncé en 2004), un morceau du contournement routier de Marseille (engagé en 1970 !) , un restaurant universitaire près de la Canebière, une bretelle d’échangeur dans la Marne, la rénovation thermique de bâtiments de l’Etat, la rénovation de certaines prisons,…et ainsi de suite jusqu’à mille projets ! Tout cela est fort sympathique. « C’est un plan qui va marcher parce qu’il est massif » dit Matignon. Il est surtout le fruit du savant lobbying de tous les spécialistes des antichambres ministérielles. En moyenne chaque projet pèse 4 millions : pas de quoi avoir le moindre impact sur l'économie, mais bien assez pour satisfaire quelques intérêts locaux et corporatifs.

Le 18 février 2009

 

   
 

 

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