CONCURRENCE : COMME UNE LETTRE A LA POSTE


Qu’on le veuille ou non, l’ouverture de services publics français à la concurrence se fait peu à peu, sous la pression européenne. Mais elle se fait avec une lenteur désespérante, la France pratiquant toujours l’ouverture a minima et cherchant à freiner l’ardeur de ses partenaires, habituellement plus libéraux qu’elle. 

C’est tout particulièrement le cas dans le domaine de La Poste. Depuis le 1er janvier, les anciens monopoles publics européens ont perdu celui dont ils bénéficiaient pour le courrier de plus de 100 grammes (ou dont l’affranchissement dépasse trois fois celui d’une lettre standard). C’est un progrès, puisque jusque là la concurrence ne jouait que pour les plis de plus de 350 grammes ou de cinq fois le tarif de base.  

L’étape suivante de la déréglementation postale est prévue pour le 1er janvier 2006. A cette date -au plus tard- c’est le courrier de plus de 50 grammes ou de deux fois et demi le tarif de base qui sera ouvert à la concurrence. Cela représentera à peu près le quart du marché, le reste étant encore (pour les pays qui le souhaiteraient) en situation de monopole. 

La suite est plus incertaine, en raison des désaccords entre ceux qui veulent totalement libéraliser, le plus vite possible, en particulier les Allemands, les Hollandais, les Finlandais, les Irlandais,… et ceux qui freinent le plus possible, essentiellement la France. Pour l’instant il est prévu que la Commission européenne présente un rapport avant 2006, accompagné d’une proposition soit d’ouverture totale du secteur postal à la concurrence en 2009, soit d’une nouvelle étape de transition avant cette ouverture. Puisque le monopole est en toute hypothèse condamné, en 2009 ou plus tard, la France ferait mieux de s’y préparer, plutôt que de conforter le mythe du service public et de flatter les syndicats. Il y a encore en France 17000 guichets, ce qui est beaucoup trop, le statut des personnels comporte de nombreux privilèges et le refus de la concurrence empêche d’autres entreprises françaises d’émerger dans ce domaine. Or la France a un retard considérable et, par exemple, pour le service intérieur 77% du courrier est distribué à J + 1, contre 95% chez la plupart de nos partenaires étrangers. On n’envisage même pas de toucher au statut de La Poste, au lieu d’en faire une entreprise comme les autres et de la privatiser. Et cela sans parler des spécificités françaises comme le régime des retraites, fort avantageux pour les salariés de ce secteur. 

Le Figaro du 3 janvier fait un tour d’Europe de la façon dont nos partenaires se préparent à l’échéance de 2006 : le décalage français est affligeant. Partout il n’est question que de concurrence, de privatisation, de productivité. C’est ainsi par exemple que l’on apprend qu’en Suède, pays pourtant de tradition social-démocrate, il est inutile de chercher un bureau de poste classique : les Suédois achètent paquets et timbres dans les supérettes ou chez les marchands de journaux. Ce sont les Suédois qui ont le plus déréglementé en Europe dans ce secteur. En dix ans, la poste a perdu 30 000 emplois et il n’en reste plus que 40 000, ce qui montre un bel effort de productivité. Le service est amélioré, et les anciens postiers ont retrouvé des emplois dans le privé, dont les charges fiscales ont diminué du fait de l’allégement des dépenses publiques. 

D’une manière générale d’ailleurs, c’est le nord de l’Europe qui a pris les mesures les plus libérales, - les postes y sont en particulier cotées en bourse- mais on peut supposer que l’Espagne et l’Italie vont aller dans la même direction, laissant une nouvelle fois la France bien isolée dans sa défense crispée -et archaïque- des services publics. Chez nous la concurrence ne passe pas comme une lettre à la poste !