Intérêt personnel versus intérêt général PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Jacques Garello   
Jeudi, 07 Juin 2012 01:00
Le triomphe du "chacun pour soi" ?

Le triomphe du « Chacun pour soi » 

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. »

Cette phrase d’Adam Smith, réputé fondateur de la science économique, et figure majeure du libéralisme, laisse à penser que le libéralisme consacre la victoire de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, ignorant et le « bien commun » et la générosité. Le marchand ne fait pas de sentiment.

Voilà qui justifierait l’intervention des pouvoirs publics, soucieux et artisans de l’intérêt général. Cette intervention peut, suivant les courants de pensée, consister en réglementation et surveillance plus ou moins étroite de l’activité privée, ou aller jusqu’à la suppression de toute liberté économique (planification impérative).

Voilà qui, pour d’autres, appellerait une « économie de partage » (certains disent même « de communion »), une justice distributive d’où serait bannie toute référence à l’intérêt personnel.

 

L’intérêt personnel est-il égoïste ?  

L’être humain est-il purement altruiste, au point de mener une vie de pur sacrifice et de pur dévouement ? La vie des saints nous apprend que sous les apparences de l’amour total des autres, jusqu’au don de la vie, il y a la joie personnelle de l’amour accompli, l’immersion dans une totale béatitude. Comme de plus tous les hommes ne sont pas des saints, ils finissent bien par penser un peu, beaucoup ou passionnément à eux-mêmes. Sont-ils interdits pour autant de penser à leurs familles, aux gens qu’ils rencontrent ?

Ce qu’Adam Smith voulait expliquer c’est que l’échange, base de la vie économique, passe par la prise en compte de l’intérêt des acteurs en présence. Ce n’est pas une faute, c’est même un service rendu à la communauté. En effet, dit Adam Smith, les sentiments moraux portent les hommes vers les autres, parce que telle est leur nature, parce que tel est leur destin : un être humain peut-il vivre en ignorant tous les autres ? Depuis Aristote on sait que l’homme est un « animal social ». Pour survivre, pour mieux vivre, chacun doit compter sur les autres, se mettre à leur place (sentiment d’empathie) donc connaître leurs besoins, leurs capacités. Que peuvent-ils bien vouloir ? Que peuvent-ils bien m’apporter ?

Ces interrogations traduisent-elle quelque égoïsme? Non : elles sont inspirées par l’intérêt personnel, qui se trouve ainsi devenir intérêt pour les autres.

 

La main invisible  

L’intérêt personnel est de chercher à combler ses propres lacunes : l’être humain n’est pas omniscient. Il a donc beaucoup à apprendre des autres et « il est plus facile d’apprendre que d’inventer » (Bastiat). Ce qu’Adam Smith appelle « division du travail » n’est que l’application pratique d’un phénomène plus général : la division du savoir, thème favori d’Hayek. Voilà ce qui, en quelque sorte, nous condamne à l’échange.

L’échange est de nature « catallactique » : il rend compatibles des intérêts personnels a priori différents, voire même opposés. L’intérêt du producteur ou du vendeur est le prix élevé, celui du consommateur ou de l’acheteur est le prix faible. De toutes façons, la valeur est subjective, elle se fonde sur une appréciation personnelle et contingente de ce que l’on donne et de ce que l’on reçoit. C’est parce que les appréciations ne concordent pas que l’échange est possible. L’échange transforme l’opposition des intérêts en harmonie. C’est ce qu’Adam Smith a exprimé à travers l’expression de « main invisible » : un ordre spontané s’instaure à travers la multitude des échanges interpersonnels, des marchés conclus. Sans doute cet ordre est-il imparfait, comme les hommes eux-mêmes, tendus sans cesse vers le progrès, préférant plus à moins. De la sorte, l’ordre social spontané, fruit de la mosaïque marchande, est évolutif. Il n’est pas à base d’équilibre (l’équilibre n’est pas vivant) mais à base d’harmonie (qui est diversité et dynamique). Ainsi l’enchaînement des intérêts et des échanges est-il invisible bien que réel. Comme le suggère Israël Kirzner, cette main invisible a pour doigts l’entreprise, dont l’objet est l’intermédiation des intérêts (« entre prendre »).  

 

Bien commun et intérêt général 

Je reviens à Adam Smith : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, [chacun] travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler… Je n'ai jamais vu que ceux qui aspiraient, dans leurs entreprises de commerce, à travailler pour le bien général, aient fait beaucoup de bonnes choses.»

Cette citation exprime la convergence des intérêts personnels qui se fondent dans l’intérêt de la société, mais aussi le scepticisme à l’égard de ceux qui prétendent travailler au bien général en oubliant leurs intérêts propres.

Dans l’analyse libérale, le bien commun se trouve dans l’harmonie qui règne entre millions de personnes qui échangent quotidiennement, renonçant à la violence et à la spoliation pour satisfaire leurs besoins, et préférant partager leurs savoirs et concilier leurs intérêts. Le bien commun n’est pas un objectif social, c’est une manière de vivre ensemble, dans la compréhension et la paix. Il faut sans doute des règles sociales, des institutions, pour qu’il en soit ainsi, voilà pourquoi le libéralisme appelle l’état de droit. Tel est l’intérêt général.

Malheureusement, les collectivistes (dont au premier rang les socialistes) veulent donner à l’intérêt général un contenu précis, et y plier les intérêts personnels. Quel calcul social permet-il de fixer un objectif global, en fonction duquel devraient s’ordonner toutes les activités humaines ? Un optimum social serait-il la somme des intérêts personnels ? Le théorème d’Arrow en montre l’impossibilité. Dans ces conditions, l’intérêt général ne peut procéder que d’un choix politique. Ce choix peut être imposé par un pouvoir absolu (formule de la planification soviétique) ou par un pouvoir démocratique : l’intérêt général est alors le résultat d’un vote. Mais on arrive ainsi au « miracle de l’isoloir » dénoncé par James Buchanan : comment des électeurs, animés par de vils intérêts personnels en temps ordinaire, vont-ils les abandonner une fois dans l’isoloir pour ne plus penser qu’à l’intérêt général ? En fait, ce pseudo intérêt général ne naît que de la coalition d’intérêts catégoriels que les candidats et les partis prennent soin de flatter. C’est le jeu des promesses électorales, et des groupes de pression, bien démasqué par l’école du « public choice », logique des décisions publiques. L’intérêt général n’est que le prétexte de violer les intérêts personnels des uns pour servir les intérêts personnels des autres. C’est finalement la lutte de tous contre tous. Voilà où est l’égoïsme. Voilà qui brise toute harmonie sociale.

 

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